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« L’art ou la vie ? »

Caroline SÄGESSER | 18-04-2023

Ces derniers mois, des militant·es écologistes ont multiplié les actions médiatiques dans des musées, visant des œuvres connues pour s’assurer une bonne place dans les JT et les colonnes de journaux. Ces actions sont-elles « violentes », comme certains commentateurs ont pu le signaler ? Ne risquent-elles pas d’être contre-productives et de donner des munitions aux forces antiécologiques ?
Cet article fait partie d’un mini-dossier en ligne sur la désobéissance civile (avril 2023).

14 octobre 2022. Deux jeunes activistes de l’association Just Stop Oil jettent de la soupe aux tomates sur Les Tournesols de Vincent Van Gogh à la National Gallery de Londres, avant de coller leurs mains au mur en-dessous de l’œuvre. Il s’agit du point culminant d’une campagne de protestation organisée dans les rues de Londres depuis quinze jours et qui a principalement pris la forme d’entraves à la circulation, les militant·es se collant, littéralement, à la voirie, en arborant des slogans dénonçant le coût des énergies fossiles tant pour le budget des ménages que pour l’environnement (I can’t afford oil and gas. Neither can the planet « Je ne peux pas me permettre le pétrole et l’essence. La planète non plus »).

« Qu’est-ce qui a le plus de valeur, l’art ou la vie ? Est-ce que ça vaut plus que la nourriture ? Plus que la justice ? Êtes-vous plus soucieux de la protection d’un tableau ou de la protection de notre planète et des humains ? », interrogent Phoebe Plummer (21 ans) et Anna Holland (20 ans) depuis la National Gallery. Bien que la peinture, protégée par une vitre, n’ait pas été endommagée, le geste des jeunes militantes va susciter un émoi international, d’innombrables commentateurs semblant partager le jugement lapidaire de Hugo Clément, journaliste et militant écologiste, sur Twitter : « Ce ne sont pas des “militants écologistes”, ce sont des imbéciles ».

Indignation sélective

D’autres incidents similaires vont suivre : de la purée de pommes de terre sur Les Meules de Claude Monet au musée Barberini de Potsdam, une substance indéterminée sur La Jeune fille à la perle de Johannes Vermeer au Mauritshuis de La Haye et même l’entartrage de la statue du Roi Charles III au musée de Madame Tussauds, qui relève évidemment d’un autre registre, mais offre une opportunité de slogan (Stop Oil, it’s a piece of cake « Arrêter d’utiliser du pétrole, c’est du gâteau »).

Ces actions ne sont pas les premières du genre. Cinq mois plus tôt, un attentat pâtissier contre La Joconde n’avait pas suscité la même indignation. La démarche, qualifiée d’absurde, avait été regardée comme l’acte loufoque d’un fou, bien que le jeune homme ait clamé avoir posé son geste pour attirer l’attention sur la destruction de la planète. La revendication de cet homme ayant agi isolément n’a de toute évidence pas été prise au sérieux. Et l’entartrage de La Joconde, protégée par une vitre rapidement nettoyée, n’a pas suscité beaucoup d’haut-le-cœur, peut-être parce que la photo du tableau maculé n’a guère circulé, et parce que dès le début, il a été clair que le tableau n’avait subi aucun dommage. Mais c’est sans doute principalement parce que le caractère politique de l’action n’a pas été retenu.

Tout comme un forcené retranché n’inspirera pas la même peur qu’un terroriste, un déséquilibré au musée fait moins scandale qu’une activiste du climat… Plus clairement politique était déjà l’action de deux jeunes militants du mouvement italien Ultima Generazione, qui, en juillet 2022, s’étaient collé la main sur la vitre protégeant le Printemps de Botticelli au musée des Offices à Florence. L’action, moins visuellement frappante que le jet de soupe aux tomates sur Les Tournesols, n’avait alors pas non plus suscité une indignation aussi générale.

C’est véritablement à partir de « la soupe sur les Tournesols » que le monde va s’offusquer. S’offusquer du risque couru par les œuvres d’art et non du danger posé par le dérèglement climatique et la destruction de nos écosystèmes… C’est ainsi que la ministre française de la Culture, Rima Abdul-Malak, qualifie de « terrible » « la logique de défense du climat qui amène à vouloir détruire une œuvre d’art »…

Rien de nouveau sous le soleil

S’en prendre aux œuvres d’art exposées dans les musées pour faire passer un message politique est-il nouveau ? Non, répond la sociologue Anne Bessette dans sa thèse de doctorat Du vandalisme d’œuvres d’art – Destructions, dégradations et interventions dans les musées en Europe et en Amérique du Nord depuis 1970 (L’Harmattan, 2021) : « Ce vandalisme dans l’histoire de l’art a toujours existé ».

Parmi les actions de ce type restées les plus célèbres, on peut citer la lacération à coups de hachoir de la célèbre toile de Velasquez Vénus à son miroir par la militante pour le droit de vote des femmes Mary Richardson en 1914, déjà à la National Gallery. Richardson déclarera : « J’ai essayé de détruire l’image de la plus belle femme de l’histoire de la mythologie en guise de protestation contre le gouvernement qui détruit Mme Pankhurst, qui est le plus beau personnage de l’histoire moderne ». (Emmeline Pankhurst est la fondatrice de la Women’s Social and Political Union et se trouve alors emprisonnée.)

Des actions non violentes

Toutefois, les actions des activistes du climat ne s’inscrivent pas dans la lignée de la plupart des cas décrits par la chercheuse, où il s’agit véritablement de vandalisme : les œuvres visées sont abîmées ou détruites. Jusqu’à présent, les militantes et militants du climat respectent les œuvres et ne les utilisent que comme support temporaire de leur message ; leurs actions ont été strictement non violentes. L’intensité de l’indignation suscitée par ces actions étonne, tout comme le fait que l’on dénie volontiers toute pertinence à leur geste.

Paradoxalement, c’est cette indignation qui la leur confère, illustrant combien l’illusion d’une souillure sur un tableau représentant des fleurs scandalise davantage que la destruction, bien réelle, de la nature. Nous protégeons mieux une représentation des Tournesols dans un musée (dont la valeur est estimée à 84 millions de dollars, quand même) que la biodiversité dans nos champs, nous disent ces militant·es. Ce constat rappelle une autre vague d’émotion, celle suscitée par l’incendie de Notre-Dame de Paris en avril 2019, et qui parut à bien des observateurs plus considérable que celle suscitée par des catastrophes engendrant la perte de vies humaines plutôt que de patrimoine culturel.

Une question de stratégie plus que de morale

La démonstration faite par ces jeunes activistes climatiques est donc intéressante, et elle atteint son but en illustrant les étonnantes variations dans les indignations de la société contemporaine. Toutefois, elle n’est pas dénuée d’impact négatif. Comme le relève Le Monde, « il faudrait cependant tenir compte, outre des malheureux chargés de l’entretien du musée qui ont eu à nettoyer derrière elles, des restaurateurs qui se seraient bien passés de ce travail supplémentaire ». En outre, « ce genre d’action risque d’inciter les musées à multiplier ces coûteuses protections désagréables à l’œil et à augmenter leur budget consacré à la sécurité. On espère que ce ne sera pas au détriment de celui dédié à l’éducation ».

Là se situe effectivement le risque principal de ce type d’action, celui d’entraîner des mesures de protection supplémentaires dans les musées qui viendront restreindre l’accès aux œuvres. Étant donné que, par ailleurs, si ces actions confèrent à leurs auteurs (qui sont souvent des autrices) une forte visibilité, elles ne suscitent ni soutien enthousiaste ni prise de conscience supplémentaire par rapport aux dangers des énergies fossiles : passé le moment de la démonstration initiale, elles ont tendance à perdre toute utilité.

Dans ces conditions, pourquoi continuer à les mener ? C’est d’ailleurs, semble-t-il, la conclusion (provisoire ?) à laquelle sont arrivés les activistes du climat qui ont renoncé pour l’instant à de nouveaux coups d’éclat dans les musées.

(Image de la vignette et dans l’article sous CC-BY 2.0 ; action de Just Stop Oil en Australie, photo prise en avril 2022 par Matt Hrkac.)

Caroline SÄGESSER

Docteure en Histoire, chargée de recherches au sein du secteur socio-politique du CRISP et membre du collectif éditorial de la revue Politique.