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Entretien. « Le blocus de Cuba est une immense toile d’araignée qui vise à nous étrangler »

©Gregory Mauzé – Montage ©Politique
©Gregory Mauzé – Montage ©Politique

Après plus de six décennies de résistance aux ingérences étatsuniennes, Cuba semble au bord du gouffre. En cause : de nouvelles sanctions impitoyables décrétées par Donald Trump qui asphyxient l’île et la privent de précieuses ressources (médicaments, essence, nourriture, etc.). Dans ce contexte, Politique s’est entretenue avec son ambassadeur auprès de la Belgique et de l’Union européenne, Juan Antonio Fernández Palacios. Il évoque les relations belgo-cubaines, la direction prise par la révolution, les conséquences concrètes du blocus et raconte sa déception vis-à-vis de l’incapacité de l’Europe et de la Belgique à s’opposer au nouvel impérialisme « yankee ».

Cuba, la Belgique et l’Europe

Cuba entretient une longue histoire diplomatique avec les pays européens, et avec la Belgique en particulier, qui a établi une ambassade à La Havane dès 1902. Très récemment, le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, a décidé de fermer l’ambassade belge à Cuba, officiellement pour des raisons budgétaires. Comment les autorités cubaines ont-elles interprété et vécu cette décision ?

Cette décision nous a pris par surprise, et nous a aussi causé une douleur et une tristesse profondes.

Nous sommes particulièrement étonnés du timing. Quel message la Belgique est-elle en train d’envoyer, dans un contexte où l’agressivité envers Cuba s’intensifie comme jamais ? Une ambassade qui entretient non seulement des relations avec Cuba, mais qui est aussi compétente pour Haïti et la République dominicaine. D’une certaine manière, la Belgique se retire de la grande Caraïbe.

Quoi qu’il en soit, nous allons maintenir notre ambassade ici – avec moins de ressources, mais nous la maintiendrons. Les autorités belges ont expliqué qu’il s’agissait de raisons budgétaires et de ressources humaines. Cela correspond à une orientation vers un monde toujours plus transactionnel, qui cherche davantage de rentabilité…

Il faut dire aussi que la Belgique et Cuba entretiennent d’importantes relations de longue date…

Des décennies durant, nous avons en effet construit avec la Belgique des liens d’amitié et de coopération dans les domaines culturel, académique et aussi commercial, même si ce dernier aspect n’est peut-être plus le plus important de nos jours. Il convient de rappeler que ce sont des ingénieurs belges de Flandre, d’Anvers, qui ont soutenu, impulsé et développé la modernisation de l’industrie sucrière cubaine. Le réseau ferroviaire qui relie les différents bateyes – les sucreries cubaines – a été conçu par des ingénieurs belges arrivés à La Havane dans les années 1920 et 1930. Le port d’Anvers et La Havane constituaient alors un point de jonction entre nos deux pays, entre l’Europe et l’Amérique, entre la Belgique et Cuba.

La solidarité et la coopération internationale ont été et restent des valeurs distinctives de la révolution cubaine. C’est aussi une vision différente, opposée à l’égoïsme rampant qui domine les relations internationales.

Aujourd’hui, la colonne vertébrale de la relation bilatérale est essentiellement académique et culturelle. Au cours des 25 dernières années, plus de 100 projets de coopération ont été développés entre des universités cubaines et belges. Plus de 530 professionnels cubains ont effectué des masters et doctorats dans des universités belges grâce à cette coopération. La coopération scientifique est également très étroite, en particulier entre les Institut de médecine tropicale d’Anvers et de La Havane, ainsi qu’avec l’Institut Finlay des vaccins. La relation couvre de multiples facettes : agriculture, culture, université, recherche.

À La Havane, nous sommes fiers d’avoir notre Avenue de Belgique, qui fut un cadeau de la ville à la Belgique après la Première Guerre mondiale. Elle se situe dans un très bel endroit, à côté du Musée national des Beaux-Arts. Nous avons également le centre culturel « La Vitrina de Valonia », la collection de bandes dessinées et caricatures qui ont rendu la Belgique célèbre dans le monde entier, ainsi que le Musée du chocolat.

Cuba s’est historiquement distinguée par sa solidarité internationaliste. Pouvez-vous brièvement la présenter ? 

La solidarité et la coopération internationale ont été et restent des valeurs distinctives de la révolution cubaine. C’est aussi une vision différente, opposée à l’égoïsme rampant qui domine les relations internationales. Notre solidarité – et ce que nous appelons l’internationalisme, un niveau supérieur à ce qu’on entend par coopération internationale – consiste à aider, mais également à payer notre dette envers les autres peuples du monde, depuis nos ancêtres venus d’Afrique.

Notre première brigade médicale est partie dans les années 1960 vers l’Algérie. Et notre soutien fut également sans ambiguïté dans la lutte du peuple algérien pour sa libération et son indépendance. Depuis cette époque jusqu’à aujourd’hui, une armée de blouses blanches – médecins, personnels paramédicaux, infirmières cubaines – a parcouru plus de 55 nations sur tous les continents pour offrir ce soutien solidaire.

Nous avons également aidé – cette fois avec des armes – à la libération de l’Angola et à l’indépendance de la Namibie, dans ce qui fut une lutte juste contre le régime le plus odieux, qui soit, celui de l’apartheid de l’Afrique du Sud raciste, que l’on ne peut comparer aujourd’hui qu’à Israël.

Une image très marquante durant la crise du Covid fut l’arrivée de médecins cubains en Italie, d’abord en Lombardie puis à Turin. Quels sont les principes qui ont motivé la coopération entre Cuba et l’Union européenne (UE) ?

Nos  relations ont été établies en 1988. Cependant, à partir de 1996, elles furent limitées par ce qu’on a appelé la « position commune », imposée par le gouvernement du président Aznar en Espagne. Une vision un peu coloniale et étroite des relations avec Cuba.

La position commune a marqué plus d’une décennie, jusqu’en 2008, lorsqu’un nouveau contexte a permis un regard différent sur les relations entre l’Union et Cuba, basé sur les principes que nous avons toujours défendus et appliqués envers tout le monde : respect de la souveraineté, ouverture à un dialogue franc et transparent où nous pouvons même aborder nos divergences, et coopération comme axe principal.

C’est ainsi qu’en 2016, nous avons signé l’Accord de dialogue politique et de coopération (ADPC), qui continue de structurer aujourd’hui la relation avec l’UE. Cet accord a véritablement constitué un tournant entre le bloc communautaire et Cuba. Son fil conducteur est précisément la coopération. Et, en ce sens, l’UE est aujourd’hui l’un de nos principaux partenaires dans ce domaine.

Depuis lors, plus de 200 projets ont été financés par l’UE et ses États membres à destination de Cuba. Il faut également mentionner le soutien et l’aide humanitaire apportés par l’UE lors des catastrophes naturelles à Cuba. Elle a fourni 4 millions de dollars d’aide suite à l’ouragan Mélissa l’an dernier. Et il récemment, elle a donné 2 millions d’euros supplémentaires pour faire face à la crise énergétique critique que nous vivons à cause du siège qui nous est imposé par les États-Unis

Le blocus

Venons-en justement à ce que l’on qualifie de blocus de Cuba, imposé depuis les années 1960 par les États-Unis. Leur hostilité est une constante de l’histoire cubaine, bien antérieure à la révolution. En tenant compte du contexte actuel, qu’y a-t-il de nouveau ? Qu’est-ce qui a changé avec la présidence de Donald Trump dans les relations entre Cuba et les États-Unis ? 

 Le blocus de Cuba est une immense toile d’araignée visant à nous étrangler. Dès le premier mandat de Trump, plus de 243 mesures et divers décrets exécutifs ont été adoptés. La politique d’hostilité a atteint des niveaux jamais vus auparavant, avec une approche beaucoup plus chirurgicale, attaquant directement les principales sources de revenus du pays.

©Gregory Mauzé

D’un côté, il y a le siège énergétique et l’entrave à nos transactions légitimes. Une persécution financière aussi, avec la réinscription de Cuba sur la fameuse liste des États soutenant le terrorisme. Cela a un effet dévastateur, car cela nous exclut du système financier international. Vous n’avez pas idée des difficultés que nous rencontrons ici en Belgique avec les banques, comme KBC par exemple, ou Belfius. On nous refuse des comptes et on nous impose une surveillance véritablement abusive. On nous prélève – sans même nous demander notre avis – 1 100 euros par mois uniquement pour le « droit de surveillance » du compte. Un compte dont le solde ne dépasse même pas quatre chiffres. Voilà une partie des conséquences d’être sur cette liste.

La situation actuelle est difficile, critique, dure, presque de nature humanitaire. Le système de santé et le système éducatif, deux grands piliers et conquêtes de la révolution fondés sur l’accès égalitaire, libre et universel, sont gravement touchés.

Et ce qu’il y a de plus cruel aujourd’hui – vous le savez – c’est le décret exécutif du 29 janvier, qui déclare un état d’urgence nationale pour les États-Unis en considérant Cuba comme une menace inhabituelle et extraordinaire pour leur sécurité nationale. Un pays de 9 millions d’habitant·es. À travers cela, ils menacent les acteurs publics et privés – États ou entreprises – qui fourniraient de l’énergie à Cuba, du pétrole ou du carburant à notre pays.

Au cours des quatre derniers mois, un seul pétrolier est arrivé dans un port cubain, grâce à un don du gouvernement de la Fédération de Russie depuis le début de l’année. Pour donner une idée : Cuba a besoin de huit pétroliers par mois. Au minimum deux navires par semaine, soit 100 000 tonnes, pour maintenir le fonctionnement de toute la vie économique, politique, sociale et culturelle.

La situation actuelle est difficile, critique, dure, presque de nature humanitaire. Le système de santé et le système éducatif, deux grands piliers et conquêtes de la révolution fondés sur l’accès égalitaire, libre et universel, sont gravement touchés. Un seul hôpital, l’hôpital pédiatrique Juan Manuel Márquez – situé à l’ouest de La Havane, l’un des plus grands – accueille chaque jour environ 600 enfants. Pour fonctionner, cet hôpital a besoin de 500 litres de carburant toutes les huit heures afin de maintenir l’ensemble de ses services. Imaginez dans quelles conditions nous vivons.

Les coupures d’électricité ont atteint jusqu’à 30 heures, soit plus d’une journée entière. Elles frappent très durement les provinces, mais aussi La Havane, la capitale : des coupures de 12, 14, 18 heures. Une situation extrêmement difficile que nous n’avions jamais connue auparavant.

La situation actuelle rappelle-t-elle celle traversée par Cuba durant la période dite « spéciale »1, après l’effondrement de l’Union soviétique ?

Il existe en effet des similitudes en raison de la gravité de la situation. Les mesures prises par le gouvernement ressemblent à celles des années 1990 : réduction du temps de travail, rationnement plus extrême des ressources disponibles – principalement le carburant.

Cependant, il existe une différence avec la Période spéciale. Le pays repose désormais sur des bases plus solides, et aujourd’hui nous parlons de « résistance créative ». La résilience a marqué notre histoire, mais aujourd’hui il ne s’agit plus seulement de résister sans avancer, il s’agit de la capacité à trouver, grâce à notre talent, notre intelligence et nos ressources, des solutions et des voies de sortie à cette crise.

Le meilleur exemple est l’accélération de la transition énergétique : cesser de dépendre des combustibles fossiles pour aller vers le renouvelable. En à peine un an, nous sommes déjà à 10 % d’énergies renouvelables, principalement photovoltaïques. Mais la situation reste dure, critique et difficile.

Et de quelle manière le renforcement du blocus affecte-t-il la vie quotidienne des Cubains ?

Cela affecte tout le tissu social, toute la vie quotidienne des gens.

Voyez-vous, je parlais de la résistance créative : comment faire ? Les hôpitaux vont-ils s’arrêter ? Non. Nous avons réorganisé les ressources afin que, dans chaque municipalité, une polyclinique ou un hôpital puisse disposer d’une autonomie énergétique et continuer à fonctionner. Mais ensuite : comment le médecin ou l’infirmière se rend-il à l’hôpital s’il n’y a pas de transport public ? Comment rentre-t-il chez lui après ? Comment cuisine-t-il ? Parce que lorsqu’il n’y a pas d’électricité, il n’y a souvent plus d’eau ni de gaz. Plus de 80 % de la population a accès à l’eau potable par canalisation, au robinet. Mais il faut la pomper, et sans énergie, c’est impossible.

Le Malecón de La Havane – cette avenue qui longe toute la côte – est aujourd’hui presque désert.

Les communications sont également affectées. La vie culturelle de la nation – qui est très riche – souffre aussi énormément. C’est douloureux à dire aujourd’hui, comme Havanais, comme Cubain. Vous sortez dans les avenues et vous ne voyez presque rien. Il n’y a quasiment plus de voitures, presque personne qui marche. Le Malecón de La Havane – cette avenue qui longe toute la côte, que j’appelle un grand canapé parce que c’est l’endroit où les Cubains viennent se rafraîchir, respirer l’air marin, donner leur premier baiser ou rencontrer leur premier amour – est aujourd’hui presque désert. Les gens ne peuvent plus se déplacer. Ils ne peuvent plus y accéder. La situation est très dure.

Nous faisons face avec nos propres forces. Mais je ne peux pas ne pas mentionner l’immense solidarité internationale. Nous parlions tout à l’heure de la solidarité apportée par Cuba, et je crois que nous recevons aujourd’hui aussi énormément en retour de nombreuses régions du monde. En Belgique, en particulier, nous recevons une immense vague de solidarité : des syndicats, des forces politiques, des citoyens ordinaires, des différentes associations de la société civile. Et nous leur en sommes vraiment très reconnaissants. En ce moment même, un groupe apporte des ressources, des valises, du matériel médical pour nous aider à résister.

En plus du siège financier, commercial et énergétique, il semble aussi se renforcer une menace militaire. Comment Cuba s’y prépare-t-elle ?

La menace est réelle. Nous avons tout simplement affaire à une bande criminelle. Cette administration est belliciste, atroce – je n’ai pas d’autre mot. Nous l’avons vu avec l’enlèvement le 3 janvier du président constitutionnel Nicolás Maduro et de son épouse, Silvia Flores, dans laquelle 32 Cubains sont tombés ainsi que la guerre illégale contre l’Iran. Ces dernières semaines, les menaces se sont répétées, de manière désormais explicite, depuis le président jusqu’au secrétaire d’État, au secrétaire à la Défense, et même à certains responsables politiques de Floride, appelant à une intervention militaire à Cuba.

Le silence de l’UE face au siège énergétique imposé à Cuba a été assourdissant.

Rien ne justifie une telle intervention. Nous sommes un pays de paix, et nous avons le droit de préserver notre souveraineté, notre indépendance, notre modèle et notre système politique.

La meilleure manière d’éviter une guerre ou une intervention que nous ne souhaitons pas, c’est précisément de nous préparer. On ne peut pas penser qu’une petite Cuba puisse vaincre militairement l’armée des États-Unis. Mais dans la guerre moderne, dans la relation asymétrique entre celui qui se croit puissant et le plus faible, la victoire se décide par le temps et la résistance. L’Iran le montre d’une certaine manière, toutes proportions gardées.

Notre doctrine est celle d’une guerre de tout le peuple, urbaine comme rurale. C’est des montagnes que sont descendus ces barbudos2, et nous savons nous battre. C’est ainsi que la révolution a été faite : par la guérilla dans la Sierra et aussi par l’action des mouvements révolutionnaires dans les villes. Nous avons appris à lutter et à défendre ce qu’il y a de plus sacré : la patrie. Notre hymne national – et d’ailleurs le slogan « Patrie ou mort, nous vaincrons » – ne fait que refléter ce profond esprit indépendantiste des Cubains.

Comment les pays de l’UE et, en particulier, la Belgique, pourraient-ils contribuer, en ces temps de radicalisation impérialiste, à rétablir des conditions de paix viables pour Cuba ?

Le silence de l’UE face au siège énergétique imposé à Cuba a été assourdissant. Cette même Union a pourtant toujours prétendu être la gardienne du droit international, du système multilatéral, une sorte de conscience critique de l’humanité, qui nous donne quotidiennement des leçons sur les droits humains, la démocratie, les libertés.  Ce que nous voyons aujourd’hui est regrettable, à commencer pour le prestige des 27 États membres eux-mêmes.

Certains disent qu’il faudrait changer de lunettes pour comprendre l’ordre international, parce que celui que nous avons connu a disparu. Mais nous continuons de croire à la primauté du droit international, de la Charte des Nations unies, du multilatéralisme.

Il y a une perte d’influence et une incapacité à jouer un rôle plus important sur la scène internationale actuelle. Qu’y a-t-il de si difficile à dire non à la guerre ? Qu’y a-t-il de si difficile à tenir tête au plus puissant ? Qu’y a-t-il de si compliqué à renoncer à la complicité et à suspendre les accords avec le régime sioniste face aux atrocités commises contre le peuple palestinien et dans la guerre au Liban ? Honnêtement, nous attendons davantage de l’UE sur le plan politique.

Certains disent qu’il faudrait changer de lunettes pour comprendre l’ordre international, parce que l’ordre international que nous avons connu a disparu – cet ordre dont eux-mêmes ont bénéficié jusqu’à présent. Mais nous ne croyons pas à cela. Nous continuons de croire à la primauté du droit international, de la Charte des Nations unies, du multilatéralisme. Sinon, c’est la loi de la jungle, celle du plus fort. Et ce n’est pas le monde que nous voulons, pas plus que nous souhaitons un monde partagé entre sphères d’influence des plus puissants.  

Nous ne nous réjouissons pas de la perte d’influence européenne. Nous souhaitons qu’elle soit capable de jouer un rôle d’équilibre, de contrepoids. Une UE plus forte nous ferait nous sentir plus en sécurité. Nous espérons que les Européens pourront surmonter leurs divisions et retrouver aussi leur propre indépendance.

La révolution et les droits et libertés

Passons maintenant au modèle politique cubain et à ses évolutions. En 2022, Cuba a organisé un référendum sur le mariage homosexuel et la politique familiale. Quelques années auparavant, il y avait eu un référendum sur la Constitution. Pourquoi ce recours aux référendums ? Est-ce un mécanisme que les autorités cubaines envisagent de multiplier à l’avenir ?

La  reconnaissance par référendum du mariage entre personnes du même sexe  a quelque chose de profondément révolutionnaire dans un pays fondamentalement machiste et patriarcal, ce que nous restons  encore d’une certaine manière, malgré les énormes transformations sociales et culturelles accomplies par la révolution durant toutes ces années. Il n’est pas si facile de changer les mentalités, mais il était nécessaire de reconnaître une réalité plus large, plus pluraliste de la société sur la diversité des modèles familiaux, afin de rompre avec la vision patriarcale et l’hypocrisie bourgeoise de la famille monoparentale. Le recours au référendum est prévu par nos lois, et il appartient à l’Assemblée nationale de décider quand utiliser cet outil, qui a été mobilisé lorsqu’il s’agissait d’approuver des lois d’une importance particulière pour la vie nationale ou des réformes constitutionnelles.

Ce n’est pas un mécanisme utilisé au quotidien. Nous ne sommes pas la Suisse, où l’on organise un référendum pour ouvrir une rue. C’est coûteux. Et nous avons d’autres dynamiques. Mais cet outil est prévu dans nos lois. Pour répondre précisément à votre question, je pense que oui, lorsqu’il sera nécessaire, on y aura recours. Jusqu’à présent, nous l’avons utilisé pour des réformes constitutionnelles, pour l’adoption de la Constitution de la République, ou pour des lois de grande importance.

Les propres mécanismes de participation offerts par notre Parlement et nos structures de base font qu’il n’est pas toujours utile de recourir au référendum. Les sujets plus ponctuels, quotidiens ou ordinaires sont traités au sein de l’Assemblée nationale et par les délégués.

Comment décririez-vous la participation citoyenne à Cuba?

C’est un système de quartier. Les partis politiques n’y participent pas directement. Il est fondé sur le voisinage. Le système démocratique cubain commence à la base avec l’élection du délégué. Le territoire est divisé en circonscriptions. Ensuite viennent l’assemblée municipale, l’assemblée provinciale puis l’Assemblée nationale. Mais la partie la plus démocratique et la plus représentative est cette élection du délégué, qui relève d’une décision des habitants du quartier. La loi exige d’ailleurs qu’il y ait toujours plus de deux candidats. Le vote est direct et secret. Les candidats peuvent être proposés par les citoyens eux-mêmes. Le dépouillement est public et les électeurs et électrices peuvent assister à l’ouverture des urnes et au comptage des voix.

Le délégué est un peu comme une église du quartier. Tout le monde vient frapper à sa porte s’il n’y a pas d’eau, si la rue est dégradée, ou pour demander pourquoi quelque chose n’est pas réparé, pour exprimer des plaintes. Cela ne veut pas dire qu’il peut résoudre tous les problèmes. Il existe aussi des questions de ressources qui dépassent ses capacités. Mais il constitue le premier canal de participation directe et populaire. En outre, il peut être révoqué.

Dans l’évolution du modèle cubain, il y a eu des changements sur le plan économique, des formes de libéralisation de certains secteurs d’activité, notamment dans le tourisme. Cela dit, certains observateurs regrettent qu’il n’y ait pas eu de libéralisation au sens politique. Êtes-vous d’accord avec ce diagnostic ? Que répondez-vous à ces critiques ?

Non, non. Pour commencer, je reprends le terme ou le concept de « libéralisation » que vous utilisez, parce qu’il est couramment employé dans les médias et que je comprends qu’il soit peut-être plus parlant pour le public européen ou pour ceux qui ne connaissent pas des réalités différentes comme la nôtre. Mais stricto sensu, nous ne sommes pas engagés dans un processus de libéralisation économique au sens littéral du terme, si l’on pense au libéralisme comme courant économique et politique.

Fidel Castro disait, lorsqu’il définissait la révolution : il faut changer tout ce qui doit être changé.

Nous avançons dans une actualisation de notre modèle économique et social. La révolution est légitime et elle est en changement permanent. Un révolutionnaire aspire toujours à transformer les choses. Fidel Castro disait, lorsqu’il définissait la révolution : il faut changer tout ce qui doit être changé. Nous ajustons et actualisons notre modèle économique. Dans la Constitution de 2019, pour la première fois, le secteur privé a été reconnu – ce que nous n’avions pas fait auparavant – comme une forme de propriété parmi d’autres. Pas seulement la propriété coopérative ou étatique, mais aussi la propriété privée. C’est un exemple de ce que j’explique. À partir de ce processus d’ouverture plus large, les petites et moyennes entreprises, les PME, sont réapparues comme acteurs complémentaires. De nouvelles lois ont été adoptées pour favoriser une plus grande association, une synergie même, entre le secteur public et le secteur privé, tous deux au service du développement du pays. C’est un processus normal, dialectique, à l’intérieur de notre doctrine.

Maintenant, je ne vois pas pourquoi il faudrait établir un parallélisme – pour reprendre encore ce terme – avec le libéralisme politique. Je n’en vois pas la nécessité, et je ne pense pas non plus que ce soit le souhait de la majorité des Cubains de changer de régime.  Par contre, nous avons besoin d’approfondir notre démocratie pour la rendre toujours plus participative, en impliquant davantage le peuple et les travailleurs dans les décisions. Et nous avançons aussi dans cette direction.

Il n’y a pas non plus de liberté syndicale…

Nous avons une centrale unique, la Centrale des travailleurs de Cuba. Mais elle regroupe plus de 17 syndicats sectoriels, qui sont indépendants. La question est : sommes-nous le seul pays à avoir une centrale unique ? Non. En Uruguay, il existe le PIT-CNT, qui est aussi une centrale syndicale unique. Dans notre cas, cela répond à une tradition du mouvement ouvrier. La Centrale des travailleurs de Cuba est antérieure à la révolution ; elle n’a pas été créée par la révolution. Elle existait bien avant.

Le mouvement ouvrier cubain a toujours eu pour vocation l’unité. Ici, on nous pousse souvent à nous diviser. Lorsque la division est présentée comme une forme de démocratie, les discussions deviennent infinies. Mais Martí, pour obtenir l’indépendance de Cuba, a fondé un seul parti : le Parti révolutionnaire cubain, qui unifiait toutes les forces révolutionnaires. Dans notre histoire, riche mais aussi douloureuse, nous avons perdu des guerres et des batailles lorsque nous n’étions pas unis. Il en va de même dans le mouvement ouvrier.

 Quid des autres droits et libertés, notamment la liberté d’expression?

Honnêtement, ceux qui affirment qu’il n’y a pas de liberté d’expression ne nous connaissent pas. Il suffit de marcher dans les rues de Cuba pour entendre l’immense diversité des opinions. Moi-même, je critique certaines choses qui ne me plaisent pas et je n’ai aucun problème à dire qu’il faut les changer. D’ailleurs, je l’ai déjà dit : oui, je pense qu’il faut approfondir le système démocratique, renforcer la participation populaire, la représentativité, l’implication des travailleurs dans les décisions économiques, même au niveau des entreprises. Cela nous manque encore ; nous devons le développer.

Mais toutes ces libertés reconnues sont garanties par la Constitution. À Cuba, il existe plus de 2 000 associations et organisations non gouvernementales. La loi 54 garantit la liberté d’association, de réunion et d’expression. Cependant – et c’est un débat intéressant – la liberté d’expression, comme la liberté d’association, comporte des limites légitimes reconnues par le droit international.

Une expression raciste n’est pas une opinion : c’est du racisme. Il existe des limites légitimes liées à la morale publique, à la sécurité, mais aussi à certaines valeurs humaines fondamentales.

Je suis désolé, mais ici en Europe – dans aucun pays européen, pas même en Belgique – on n’accepte pas tout sans limites : tous ont des réserves et des amendements à la Convention des Nations unies contre la discrimination raciale ou à la Convention relative aux droits civils et politiques. Une expression raciste n’est pas une opinion : c’est du racisme. Il existe des limites légitimes liées à la morale publique, à la sécurité, mais aussi à certaines valeurs humaines fondamentales.

Un parti d’extrême droite xénophobe est considéré comme légitime en Europe. Mais à Cuba, on considère que celui qui hait son semblable, celui qui prône l’exclusion, ne mérite  ni droit ni espace démocratique. Parce que ce qu’il défend, c’est l’anti démocratie, l’exclusion. Pour moi, cela n’est pas la liberté d’expression.  Libre aux européens de les laisser s’exprimer, je ne m’en mêle pas. Mais cela ne me plaît pas, et je ne considère pas cela comme légitime. L’Europe est aujourd’hui infestée de partis d’extrême droite, racistes, xénophobes, et même fascistes. Ce sont là des libertés que je ne veux pas pour moi.

Je ne dis pas que notre système est parfait. Je pense au contraire que nous devons continuer à avancer. La recherche de la justice sociale et des libertés maximales est un chemin presque infini, en constante progression. C’est en cela que je crois.

Entretien réalisé par Sebastián Ronderos et Arthur Borriello le 30 avril 2026.