Football
Le football capitaliste peut-il être réformé ?
08.07.2026
Exercice périlleux que de critiquer un moment de déconnexion et de plaisir tel que le football. Les auteurs de cet essai proposant 15 réformes concrètes présentent toutefois la particularité d’être tous des aficionados du ballon rond.
POLITIQUE — Comment est-on reçu quand on publie un livre comme celui-ci ?
SÉBASTIEN THIBAULT — C’est souvent le désintérêt qui prédomine, ou alors on nous accuse de surintellectualiser le football, là où il s’agit surtout de le politiser.
Traiter du football sous cet angle peut aussi susciter une forme de distance, en particulier parmi les publics les plus populaires, qui sont à la fois parmi les moins dotés en diplômes et les moins présents dans les espaces institutionnels de la politique, sans être pour autant étrangers aux enjeux politiques ou aux luttes qui les concernent.
Le football a d’ailleurs constitué historiquement un lieu de politisation et de mobilisations pour les classes populaires, tout en étant, dans le même mouvement, un instrument de pouvoir, y compris au service de régimes autoritaires 1.
Par quoi, selon vous, s’explique cette dépolitisation ?
Parmi les principaux facteurs, il y a d’abord la mainmise des médias dominants et des logiques de marché qui structurent le football depuis au moins trois décennies. L’argent a toujours fait partie de ce sport, mais le spectacle a été progressivement « disneylandisé », aseptisé, mis en scène comme un pur divertissement, tenu à distance des enjeux politiques, sociaux et écologiques qui le traversent pourtant.
Cette mise à distance alimente un discours très répandu, du type : « Ne venez pas nous embêter, tout n’est pas politique », alors même que le football est profondément traversé par des rapports de pouvoir, des inégalités, des conflits d’intérêts et des choix de société. En ce sens, le foot est — et a toujours été — politique.
Avec toutes les dérives du football, pourquoi n’y a-t-il pas de rébellion massive des fans ou de grève générale des joueurs et des joueuses ?
Comment outrepasser ces logiques ?
C’est une vraie question. Avec toutes les dérives du football, pourquoi n’y a-t-il pas de rébellion massive des fans ou de grève générale des joueurs et des joueuses ? À mes yeux, la contestation existe, elle est diffuse, mais elle peine à se structurer collectivement.
Chacun·e reste très attaché·e à son propre club, à son territoire, à ses rivalités locales : cette forte territorialisation du football tend à fragmenter les colères et les luttes, qui demeurent éclatées plutôt que mises en commun.
Cela se combine avec une criminalisation croissante de la contestation dans les tribunes et aux abords des stades.
Récemment en Belgique, les groupes de supporters et supportrices des différents clubs belges se sont associés et ont protesté contre le match du dimanche soir (20 h 45), une heure jugée trop tardive pour les déplacements. Ils ont obtenu gain de cause auprès du diffuseur, DAZN.
Avez-vous des exemples de luttes victorieuses ?
En effet, quand les supporters et supportrices parviennent à s’associer au-delà des rivalités de club, cela peut être une vraie force. En Allemagne, par exemple, certain·es ont lancé des balles de tennis sur le terrain pour interrompre les matchs, en signe de protestation contre un projet donnant davantage de pouvoir aux investisseurs privés, au détriment de l’esprit de la règle 50+1 (règle qui garantit aux supporters, supportrices et membres d’un club allemand d’avoir une majorité lors des votes, empêchant un investisseur privé d’en prendre le contrôle); la mobilisation a pesé dans le rapport de force.
Comme avancé précédemment, dans le football, les luttes restent difficiles à généraliser, parce qu’elles se heurtent à des appartenances identitaires et territoriales très fortes qui tendent à morceler les mobilisations et à enfermer la contestation à l’échelle de chaque club ou de chaque ville.
Cette fragmentation est redoublée par une surrépression croissante des tribunes et de leurs expressions contestataires, qui fait du stade un véritable laboratoire de politiques sécuritaires et rend l’engagement collectif d’autant plus coûteux, voire dissuasif, pour celles et ceux qui voudraient organiser des luttes à une échelle plus large.
Les grèves de joueurs et joueuses restent extrêmement rares, parce qu’elles sont perçues comme un risque direct sur leur valeur marchande et sur leur accès aux compétitions les plus prestigieuses, comme les coupes d’Europe.
Les joueurs et joueuses n’ont-ils et elles pas un rôle à jouer ?
Si, clairement. Mais les grèves de joueurs et joueuses restent extrêmement rares, parce qu’elles sont perçues comme un risque direct sur leur valeur marchande et sur leur accès aux compétitions les plus prestigieuses, comme les coupes d’Europe. La contestation prend surtout la forme de prises de position publiques, comme celles de Kevin De Bruyne sur la surcharge du calendrier ou la priorité donnée à l’argent sur la santé des joueurs, mais cela demeure minoritaire.
Pourquoi ?
Un joueur ou une joueuse un peu en vue qui s’exprime politiquement est très vite renvoyé à son statut de privilégié. La plupart viennent pourtant des classes populaires, mais le fait d’être devenu millionnaire sert de prétexte pour leur dénier toute légitimité à « l’ouvrir » davantage.
On l’a vu récemment avec Kylian Mbappé, visé par une pluie d’injures, notamment sociales et racistes, après avoir appelé à faire barrage à l’extrême droite.
Pendant longtemps, une partie de la gauche a aussi manqué le coche en réduisant les footballeurs à des millionnaires courant derrière un ballon, comme s’ils n’avaient rien à nous apprendre. Or ce sont des travailleurs et des travailleuses pris dans une industrie prédatrice, qui use leurs corps et affecte lourdement leur santé mentale.
Dans le livre, Nicolas Villas le montre bien en parlant de syndicalisme et de salariat dans le football, et en rappelant qu’au niveau mondial, environ 45 % des joueurs professionnels gagnent moins de 1 000 dollars par mois et connaissent fréquemment des retards de paiement.
L’une de vos 15 propositions plaide pour la suppression du Ballon d’or. C’est une proposition intrigante…
Il est vrai qu’elle est audacieuse, mais les retours que j’en ai eus sont plutôt positifs. Proposer la suppression du Ballon d’or est sans doute la proposition la moins réaliste du livre et, en même temps, l’une des plus simples à mettre en œuvre.
Le ballon d’or fonctionne comme un catalyseur de la fuite en avant du foot moderne, du foot-business. Historiquement, il prolonge une tradition française de classement et de hiérarchisation des individus, qui remonte à plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, et qui s’adosse aujourd’hui à une logique de marché mondialisée.
Est-ce réellement un moyen de lutter contre le football business ?
Je pars du principe que ce trophée fonctionne comme un catalyseur de la fuite en avant du foot moderne, du foot-business, pour de multiples raisons. Historiquement, il prolonge une tradition française de classement et de hiérarchisation des individus, qui remonte à plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, et qui s’adosse aujourd’hui à une logique de marché mondialisée.
Vous soulignez aussi que la récompense couronne principalement des attaquants ou des joueurs au profil offensif…
Oui, c’est un biais structurel. En mettant presque systématiquement en avant des profils offensifs, on impose une certaine vision du football où seul compte le but, le geste spectaculaire, le highlight, alors que l’on sait très bien que le jeu repose sur des dynamiques collectives, des tâches plus discrètes en défense et une forte interdépendance entre les postes.
C’est l’argument le moins explicitement politique, mais il me semble important, car il nourrit un imaginaire ultra-individualisé qui valorise quelques attaquants transformés en idoles publicitaires.
Vous évoquez également un prix « eurocentré »…
Le Ballon d’or repose sur une géographie du prestige construite depuis et pour l’Europe : jusqu’en 1995, il était réservé aux joueurs européens évoluant dans des clubs européens. George Weah, joueur libérien, est le premier non-Européen à le remporter, mais en jouant lui aussi dans un club européen.
Ce n’est qu’à partir de 2007 que le prix s’ouvre formellement, sans restriction géographique, à l’ensemble des championnats mondiaux.
Sauf que, dans les faits, cette ouverture reste théorique : la totalité des lauréat·es continuent d’être récompensé·es parce que leur carrière se joue au cœur de quelques ligues européennes dominantes.
Sans parler du sexisme entourant cette distinction !
En effet, le Ballon d’or a longtemps été un pur totem du patriarcat sportif, puisqu’il ne s’est ouvert à la seconde moitié de l’humanité qu’en 2018, avec le premier Ballon d’or féminin décerné à Ada Hegerberg, la joueuse de Lyon.
On pourrait croire la bataille gagnée, mais l’égalité réelle est loin d’être atteinte : dès cette première édition, la lauréate a été publiquement humiliée quand le DJ Martin Solveig lui a demandé, sur scène, si elle savait twerker, transformant en quelques secondes l’intronisation d’une « reine du foot » en une cérémonie de dégradation sexiste.
Êtes-vous opposé à l’ensemble des récompenses individuelles dans le football ?
Oui, mais plutôt que d’être « contre » par principe, il me semble essentiel de questionner à quoi servent concrètement ces prix et ce qu’ils produisent dans le jeu et autour de lui.
Je pense qu’il faut d’abord analyser la fonction de ce genre de récompenses. On ne les crée pas pour célébrer de manière désintéressée le « génie footballistique », mais parce qu’elles s’inscrivent dans un dispositif de valorisation commerciale des championnats, des clubs et des joueurs, qui nourrit le star-system.
Comment repenser la sécurisation de l’enceinte sportive en sortant du paradigme ultra-répressif qui domine aujourd’hui le football ? Comment imaginer, d’un point de vue progressiste, une autre manière de faire de la sécurité dans les tribunes et aux abords des stades ?
Est-ce qu’il y a une mesure non développée dans le livre qui y aurait sa place ?
Deux chapitres étaient prévus au départ mais n’ont pas pu aboutir. Le premier portait sur le football queer. Le second devait esquisser ce que pourrait être une sécurité de gauche dans les stades : comment repenser la sécurisation de l’enceinte sportive en sortant du paradigme ultra-répressif qui domine aujourd’hui le football ? Comment imaginer, d’un point de vue progressiste, une autre manière de faire de la sécurité dans les tribunes et aux abords des stades ?
Concrètement, en quoi cela consisterait-il ?
Ce serait d’abord une politique de prévention plutôt que de pure réaction, ce qui, à mes yeux, distingue fondamentalement une approche de gauche d’une approche de droite.
Je pense, par exemple, à ce qui a été mis en place au Feyenoord Rotterdam : face à des chants antisémites longtemps banalisés, le club a décidé de dire stop en développant, avec la Maison Anne Frank et des éducateurs et éducatrices, de véritables programmes d’éducation populaire autour de la mémoire juive et du racisme.
Ce travail de fond a fini par porter ses fruits : une partie des supporters et supportrices ont explicitement renoncé à ces chants après avoir pris la mesure de leur violence.
On se moque parfois des formules du type « plus d’écoles, moins de prisons », mais, dans ce domaine comme dans d’autres, les expériences montrent qu’une politique de prévention et d’éducation peut réellement transformer les comportements.
Propos recueillis par Félix Boudru