Economie
Privatisation de Belfius :un pied dans la porte
06.02.2026
L’ouverture au privé à hauteur de 20 % du capital de Belfius s’inscrit dans la volonté du gouvernement fédéral de privatiser à terme la seule banque publique belge. Censée permettre de récupérer rapidement 2 milliards d’euros pour la Défense, l’opération apparaît comme un mauvais calcul sur le long terme.
La couleur a été annoncée dans les médias par le ministre Jambon (NVA) à la fin de cet été : Belfius, entièrement détenue par l’État belge via la Société Fédérale de Participations et d’Investissement (SFPIM), devra mettre en vente 20 à 25 % de son capital. L’objectif ? Récupérer 4 milliards d’euros en revendant également des participations dans BNP Paribas : 3 milliards seraient destinés au budget de l’armée et le reste à un nouveau fonds de Défense. Ce dernier servirait surtout à des investissements étatiques dans des entreprises militaires.
Quelle rentabilité ?
Peut-on pour autant qualifier de rentable la vente annoncée des parts de Belfius ? Probablement pas si l’on tient compte du montant des recettes dont l’État belge se priverait dans les années à venir. Belfius, qui a repris les activités belges de la banque internationale Dexia, réalise des profits et distribue des dividendes qui sont désormais des recettes pour l’État fédéral.
Entre 2015 – la première année au cours de laquelle Belfius a distribué des dividendes – et 2025, le groupe Belfius a reversé, au total, près de 3,5 milliards de dividendes à son unique actionnaire : l’État belge. Depuis quatre ans, ceux-ci ont été croissants, dépassant les 440 millions d’euros en 2023 et 2024 (hors dividendes exceptionnels). À ce rythme, l’État pourrait récupérer 4 milliards d’euros (le prix du rachat en 2011) tous les 9 ans.
D’aucuns arguent qu’avec un contrôle de 75 à 80 % de Belfius, l’État pourrait réclamer un taux de dividende supérieur et maintenir un montant annuel semblable à celui des dernières années. Là encore, il y a peu de chances que des investisseurs privés acceptent de prendre des participations dans la banque en sachant que l’actionnaire principal gardera le contrôle exclusif sur la politique de dividende du groupe.
L’actuel patron de Belfius, Marc Raisière, a par ailleurs affirmé qu’il souhaitait que la vente des parts de Belfius se fasse auprès d’investisseurs privés, choisis par l’État et Belfius dans un premier temps, avant une introduction en bourse dans les prochaines années. Dans ce scénario, Marc Raisière évoque une mise en bourse qui aboutirait à ce que les parts de l’État soient réduites à hauteur d’un peu plus de 25 % du capital « pour conserver son centre de décision en Belgique ». Dans ce cas de figure, il est à peu près certain que les dividendes perçus par l’État fédéral seront inférieurs à ceux encaissés actuellement.
L’opération, rentable sur papier, pourrait donc être perdante à court ou moyen termes, puisque l’État se priverait de plusieurs centaines de millions d’euros de recettes annuelles.
Revendre des actifs qui rapportent pour financer un déficit ?
La privatisation d’une partie du capital de Belfius, ainsi que la mise en vente évoquée de ses participations dans BNP Paribas (qui ont rapporté plus de 300 millions d’euros de dividendes annuellement ces dernières années), prive l’État de recettes assurées.
Le plus étonnant est la destination présumée des sommes potentiellement engrangées. Les trois quarts serviraient à financer le budget de l’armée et un quart serait réinvesti dans un fonds qui alimenterait le secteur de la Défense. Suite aux menaces proférées par les États-Unis, un certain nombre de pays de l’OTAN, dont la Belgique, ont accepté d’accroître leurs dépenses militaires pour atteindre les 2 % du PIB. Entre 2024 et 2025, les dépenses militaires belges passeront donc de 8 à 12 milliards d’euros.
L’achat massif d’armes pose de nombreuses questions éthiques, morales, démocratiques, mais aussi pratiques, en ce qui concerne leur utilité.
En 2026, 4 milliards supplémentaires seraient nécessaires pour atteindre le seuil de 2 % du PIB consacré aux dépenses militaires. La Belgique souhaiterait notamment s’équiper de batteries antiaériennes pour un montant 2,5 milliards d’euros auprès d’une entreprise américano-norvégienne. D’ici 2035, l’État pourrait dépenser jusqu’à 5 % de son PIB dans la Défense. Dans ce cas, le montant consacré au budget militaire pourrait avoisiner les 6 000 euros par Belge par an.
L’achat massif d’armes pose de nombreuses questions éthiques, morales, démocratiques, mais aussi pratiques, en ce qui concerne leur utilité. Les retombées économiques pour la Belgique sont en outre loin d’être assurées, tandis que notre dépendance au secteur de la Défense étasunien serait renforcée.
Pour une banque au service de l’intérêt général
Les résultats financiers de Belfius étaient plutôt bons ces dernières années. L’entreprise réalise des profits conséquents et redistribue près de 40 % de son résultat à son actionnaire principal. Mais la banque voudrait encore grossir. Son patron ne cache pas la volonté du management de la banque de réaliser des acquisitions, c’est-à-dire acheter d’autres banques, filiales ou acteurs financiers afin d’être plus attrayante sur son potentiel de croissance.
En effet, les seules activités belges ne laissent pas augurer une expansion remarquable ces prochaines années. La direction de Belfius ne souhaite donc pas particulièrement renforcer sa mission sociétale en Belgique ni assurer un quelconque service public, mais aspire à grossir, notamment à l’international, pour réaliser toujours plus de profits et éventuellement attirer des investisseurs potentiels d’ici quelques années. Belfius ne cache pas sa volonté de devenir « la banque de référence en Private Banking et Wealth Management », comme indiqué dans son rapport annuel.
Dans la même logique, Belfius a racheté 33 % de Candriam en mai 2025. Ce gestionnaire d’actifs, ou fonds d’investissement, né en 2014 était une filiale de Dexia (Dexia AM) qui a été revendue à New York Life Investment Management, un groupe d’assurance étatsunien. Belfius renoue donc petit à petit avec les activités de Dexia, celles qui avaient conduit le bancassureur à la faillite.
Le nombre d’agences Belfius est passé de 671 en 2017 à 460 en 2024. Leur accès, de même que les services aux particuliers se réduisent à vue d’oeil.
Pendant ce temps, le nombre d’agences Belfius est passé de 671 en 2017 à 460 en 2024. Leur accès, de même que les services aux particuliers se réduisent à vue d’oeil – rendant la vie plus pénible aux personnes en zones rurales, aux personnes âgées ou peu numérisées – tandis que la priorité est tournée vers les services aux client·es fortuné·es et à la banque d’investissement, en somme, des activités plus rentables.
Mais est-ce vraiment ce que les citoyen·nes sont en droit d’attendre d’une banque possédée à 100 % par l’État ? Pour rappel, Belfius, précédemment Dexia, est l’héritière du Crédit communal de Belgique qui avait fusionné avec le Crédit local de France en 1996. La mission première du Crédit communal – dont les principaux actionnaires étaient les communes et les provinces belges – était d’apporter des financements aux pouvoirs locaux pour leurs investissements.
La banque affirme répondre à tous les appels d’offres de financements publics. Cependant, le groupe ne soutient pas automatiquement les demandes des villes, comme cela a pu être observé ces dernières années.
Belfius a conservé un rôle de prêteur aux entités publiques. La banque affirme répondre à tous les appels d’offres de financements publics. Cependant, le groupe ne soutient pas automatiquement les demandes des villes, comme cela a pu être observé ces dernières années. Les villes de Liège, Charleroi et Mons ont ainsi été exclues de financements par Belfius (et ING) à l’été 2025, de même que Namur, La Louvière et Seraing.
L’activité de crédit est une activité de service public. Avoir un compte bancaire est une nécessité pour percevoir un salaire, des allocations sociales ou simplement bénéficier des remboursements de sa mutuelle suite à une visite médicale ou l’achat de médicaments. Il n’y a aucune raison pour que l’accès à ces services de base soit entravé.
Par ailleurs, les défis auxquels nos sociétés font actuellement face nécessitent d’ores et déjà des investissements colossaux : transition énergétique, isolation des bâtiments, accès au logement, financement de la santé, de l’éducation… Plutôt que d’ouvrir son capital à des acteurs privés, Belfius gagnerait à être reprise en main par les pouvoirs publics et les citoyens pour (re)devenir un outil au service de l’intérêt général.