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Puisque le fascisme arrive

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Le grand barnum provoqué par la démission de Charles Michel ne doit pas nous écarter de l’essentiel et d’un moment politique dont on n’a pas fini de parler. 5500 manifestants fascistes ont battu le pavé dans les rues de Bruxelles le 16 décembre.

L’évènement n’a rien d’anecdotique. La démonstration de force de l’extrême-droite flamande s’inscrit à la fois dans son enracinement historique profond et dans un contexte politique qui lui est particulièrement favorable. Beaucoup de choses ramènent bien entendu au rôle de la N-VA dans la banalisation des thèses de cette extrême-droite.

Reconnaissons que l’objet politique est complexe. Il existe au moins deux versions de cette formation politique. D’une part, le parti nationaliste, proche des fédéralistes et régionalistes européens, conservateur sur les thèmes socioéconomiques et plutôt libéral sur les questions éthiques (cf : favorable au mariage gay et adoptions pour les couples homosexuels). D’autre part, une version qui mute en parti identitaire depuis la formation de la majorité Suédoise en 2014 mais plus encore depuis la crise de l’accueil des migrant-e-s de 2015 avec l’émergence de la centralité de Theo Francken dans son dispositif.

Comment s’en étonner lorsqu’on sait que depuis plusieurs années, la N-VA mène une campagne de recrutement active auprès des cadres du Vlaams Belang.  Que sur les réseaux sociaux ou dans la presse, la plupart de ses chefs de file ne font plus mystère de leurs accointances avec les Salvini, Orban et tout ce que l’Europe ou presque compte d’agitateurs d’idées fascistes. Que sur le terrain, certaines communes servent de véritables incubateurs à un projet d’extrême-droite comme à Alost sous l’impulsion de Karim Van Overmaire, corédacteur du « 70 punten plan » du Vlaams Belang.

La question dépasse donc largement la simple exégèse de la politique migratoire de Theo Francken.

La reduction ad fascismum de la N-VA mérite sans doute une controverse. Assigner un caractère fasciste à la N-VA sans nuances est une position tout aussi dénuée de sens que celle qui consiste à nier le substrat fasciste de certaines de ses politiques et propositions. Lorsque, par exemple, la Présidente du CPAS d’Alost, Sarah Smeyers propose de lier l’octroi du revenu d’intégration social (le RIS) aux femmes à l’usage de contraceptifs oraux, c’est à un retour aux vieilles conceptions eugénistes du fascisme qu’elle appelle.

L’histoire des fascismes montre que bien plus que des trajectoires individuelles de chefs de file charismatiques, ils sont le produit d’une époque durant laquelle convergent des éléments à la fois culturels et socio-économiques.  La question est de savoir jusqu’à quel point ces observations historiques peuvent s’accorder avec la situation en Europe et, dans le cas qui nous occupe, à la Belgique.

Il y’a tout d’abord, dans le contexte culturel, une acceptation de plus en plus marquée du rejet des « corps étrangers » qui débute par un processus de déshumanisation progressive de l’autre pour se terminer en rejet organisé et structuré. Ce contexte culturel s’encastre dans un contexte socioéconomique qui s’appuie sur une alliance objective entre les classes dominantes et les classes moyennes qui instrumentalisent ce rejet culturel de l’autre dans des politiques discriminatoires à l’égard des étrangers, des pauvres, des femmes et des faibles.

Dans cette perspective historique et contextuelle, le vrai fascisme est très souvent précédé par une phase de conversion de la droite conservatrice à ses thèses. Les garanties qu’offrent la démocratie libérale sont attaquées d’abord insidieusement (souvenons-nous de l’épisode des visites domiciliaires ou de la criminalisation de l’hébergement de migrants par le Parquet de Dendermonde) avant de l’être vraiment. La résilience démocratique est mise à l’épreuve et s’arc-boute alors sur la résistance de la société civile et l’indépendance de la justice.

Mais la naissance du fascisme participe également d’une alliance, à minima tacite, entre la droite conservatrice et les mouvements factieux.

La manifestation du 16 décembre offre, à ce sujet, un cas d’école probant. Alors qu’il devenait de plus en plus évident qu’elle allait tourner à la démonstration de force de l’extrême-droite flamande, Theo Francken lui accordait sa bénédiction à la fois sur la forme et sur le fond.

Il ne faut pas sous-estimer la portée de cet évènement politique. En septembre, la Flandre et la Belgique découvraient, passablement horrifiées, les agissements de la milice fasciste Schild en Vrienden à l’occasion d’un reportage diffusé par la VRT. Le 16 décembre, le leader de cette organisation factieuse prenait la parole à Bruxelles pour éructer sa haine des journalistes, des étrangers et des Francophones. La passivité de l’appareil judiciaire et policier laisse coi et inquiète. Les condamnations à posteriori de Francken et des autres ne doivent, elles, tromper personne. La N-VA est issue de la matrice du nationalisme flamand qui a toujours usé de la violence politique pour se faire entendre. Ce qui sort de l’ordinaire ici, ce sont les proportions de la démonstration de force à Bruxelles dimanche dernier.

Depuis les élections communales, il est permis de penser que l’histoire s’accélère quelque peu. Piquée au vif par le regain de forme du Vlaams Belang, la N-VA est dans une fuite en avant qui s’inscrit consciemment dans un contexte européen où les digues des démocraties libérales s’affaissent face à l’autoritarisme et à l’instrumentalisation de la question migratoire en Hongrie, en Autriche, en Pologne ou en Italie.

Ce qui apparaissait, à tort, pour une accumulation de dérapages de la N-VA (et de recadrages insuffisants) relève en réalité d’une stratégie consciente qui passe par un calcul électoral évident : les prochains scrutins se joueront en Belgique, comme dans la plus grosse partie de l’Europe, sur les questions identitaires.

Si la N-VA ne répond qu’imparfaitement à la définition d’un parti fasciste, elle apparaît clairement comme un parti préparant au fascisme. Ses coups de boutoir incessants contre les principes démocratiques nous plongent dans des zones de turbulence ambigüe dont personne ne peut prédire l’issue.

Celle-ci dépendra des capacités de résistance et de réactions des institutions mais aussi et avant tout à celle des partis politiques, des syndicats, de la société civile et des intellectuels/elles. Cette réaction tient à un raisonnement assez évident qui invite à sortir de cette logique mortifère qui consiste à penser qu’il ne pourrait y avoir de respect de la « volonté de l’électeur » sans alliance avec la N-VA.  Tout simplement parce que plus de 75 % des électeurs du pays n’ont voté, en 2014, ni pour ce parti ni pour le Vlaams Belang.

Dans pareille circonstances, la situation appelle à une réaction collective forte qui implique l’isolement politique de la N-VA. Le récit de la Suédoise, et singulièrement celui de ses derniers jours, montre à quel point les stratégies d’alliance sont vouées à l’échec.

Car qui peut en effet prétendre que nos résistances collectives sont meilleures aujourd’hui qu’en octobre 2014, moment où le MR, l’Open VLD et le CD&V ont choisi de convoler avec la N-VA ?

Bien plus que les Sociaux-Chrétiens flamands, les Libéraux sont devant une responsabilité quasi historique : revenir vers leur ADN traditionnel qui, à tous les moments importants de l’histoire politique de la Belgique, les a situés dans le camp de la démocratie  ou bien accompagner le nationalisme flamand dans la poursuite d’une folle aventure  dont personne ne peut prédire l’issue tant ses interactions avec le moment d’incandescence politique que vit l’Europe actuelle ne cessent de nous inquiéter.

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