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Capitalisme et élections: le cas de Charleroi

Julien CHARLES

En Wallonie comme à Bruxelles, alors que c’était arithmétiquement possible dans plusieurs communes, aucune majorité progressiste appelée de ses vœux par la FGTB n’a été mise en place. Mais sans le PTB, Ecolo et le PS sont parvenus à s’entendre pour composer des majorités dans les grandes villes hennuyères, certaines communes bruxelloises et ailleurs. Les deux partis sont aussi ridiculement parvenus à dessiner des accords de majorité avec le MR néolibéral. Bref, malgré une Belgique francophone largement à gauche, la particratie accouche d’un patchwork qui fait mal aux yeux. Mais ce n’est pas le plus important des  problèmes. Il faut voir ce que masque cette particratie.

Prenons le cas de Charleroi : un seul représentant du parti populaire au Conseil communal mais 16% d’abstention, 12% de votes nuls ou blancs et 10% cumulés pour les partis d’extrême droite. Je ne crois pas à la neutralité de la science et je ne peux donc pas me contenter de considérer les résultats des élections carolos comme étant « peu surprenants », pour reprendre les mots de Pascal Delwit publiés dans Le Vif du 8 novembre 2018. Ses hypothèses, elles, ne sont pas surprenantes. Et quand on analyse les résultats des élections sur base des variables socio-économiques les plus classiques et d’enquêtes d’opinion portant sur les enjeux de société les plus prémâchés par les partis politiques et les médias, on ne se donne pas vraiment les moyens de produire des connaissances utiles à la vitalité démocratique de la société qui pourtant finance ces recherches.

Ces chiffres, je les trouve plutôt troublants : non pas au sens où ils étaient imprévisibles, bien au contraire, mais parce qu’ils sont inquiétants. Ceci dit, faire de la recherche en sciences humaines, ce n’est pas se contenter d’être troublé et tester des hypothèses.
Il ne s’agit pas non plus de réagir à la menace que posent l’abstention et l’extrême droite en s’efforçant de soutenir des propositions à l’efficacité pour le moins limitée.
Je ne m’enchante donc pas de voir la nouvelle majorité carolo placer ses pieds dans les pas de la précédente en promouvant une « participation citoyenne » limitée à une affaire de « quartiers » et de micro-budgets dédiés à des projets collectifs qui luttent contre l’exclusion et la précarité en renforçant le lien social.
Mon interprétation du pragmatisme de John Dewey[1] me pousse à soutenir la voie de l’expérimentalisme démocratique : douter, s’informer soigneusement des doutes et intuitions des premiers/ères concerné-e-s, formuler des hypothèses qui les éclairent sur les choix qui s’offrent à eux, contribuer à des expérimentations qui permettront, éventuellement, de valider ces hypothèses.

Et des hypothèses bien informées sur ces enjeux, il en est un archipel entier qui n’a pas été suffisamment mis en débat dans la société pour pouvoir être soutenu par les pouvoirs publics. Elles considèrent le capitalisme non seulement comme une menace mortifère pour les écosystèmes et comme une puissance d’extorsion de la plus-value en faveur du capital, mais elles y voient aussi l’exercice d’un pouvoir despotique par les actionnaires sur les travailleur-se-s[2].
Et le double déni du principe démocratique d’égalité et des droits politiques des citoyen-ne-s dès qu’ils franchissent la porte de l’entreprise est bien l’une des sources de la menace dont il était question ci-dessus : cette subordination au totalitarisme du capital est un puissant vecteur de passivité électorale et de soumission à l’autoritarisme.

Revenons à Charleroi et plus particulièrement dans l’emblématique usine de Caterpillar. Avant qu’elle ne soit fermée, les ouvrier-e-s y étaient quotidiennement écrasé-e-s dans leur volonté et leur capacité collective à réaliser un travail de qualité. Ils étaient empêchés de peser dans les délibérations et les décisions qui leur importaient, contraint-e-s d’exprimer et d’expérimenter leur citoyenneté aux marges des espaces officiels de participation[3]. Au-delà de ce territoire, les chercheur-se-s Helena Lopes, Sérgio Lagoa et Teresa Calapez[4] ont démontré que lorsque les possibilités d’autonomie dans le travail déclinent, la participation dans les associations et les partis politiques périclite à son tour. Dans une étude récente, l’économiste Thomas Coutrot[5] a apporté la preuve que le manque d’autonomie au travail constitue une variable déterminante de l’abstention et du vote à l’extrême droite lors des élections présidentielles françaises de 2017. Et je fais l’hypothèse que l’expérience de soumission et de contrôle que vivent les travailleurs sans emploi produit des effets semblables.

« Redonner du pouvoir d’agir aux salarié-e-s dans leur travail individuel et collectif serait sans doute plus efficace contre l’abstention ou l’idéologie d’extrême droite que les campagnes de civisme ou de culpabilisation anti-raciste » soutient Thomas Coutrot[6]. La majorité communale carolo ne pourrait-elle pas tester cette hypothèse dans le monde réel en votant une motion forçant le gouvernement wallon à imposer de tels critères au plan CATCH qui, en l’état, évalue son action avec pour seule boussole la création de 8 à 12.000 emplois d’ici 2025 ? Comment cet enjeu pourra-t-il être travaillé par les partis d’une potentielle majorité progressiste dans les Régions en mai 2019 ? Quels sont les autres acteurs qui pourraient s’intéresser à cet ajustement de la boussole politique à l’échelle fédérale ? Comment l’articulation pourra-t-elle être opérée avec la confédération européenne des syndicats qui relance aujourd’hui sa campagne More democracy at work, inaugurée en mai 2018 en vue des élections européennes de mai 2019 ? Voilà les questions que je me pose en examinant les résultats des dernières élections sans faire abstraction du capitalisme.


[1] Philosophe libéral américain, il était aussi pédagogue, publia de nombreux articles d’opinion dans des revues progressistes américaines et présida la commission d’enquête internationale qui, en 1937, examina les charges retenues contre Léon Trotsky dans le cadre des procès de Moscou.

[2] Isabelle Ferreras, Gouverner le capitalisme?, Paris, Presses Universitaires de France, 2012.

[3] Julien Charles, La participation en actes. Entreprise, ville, association, Paris, Desclée de Brouwer, 2016.

[4] Helena Lopes, Sérgio Lagoa et Teresa Calapez, « Declining autonomy at work in the EU and its effect on civic behavior », Economic and Industrial Democracy 35 (2), 2014, pp. 341– 366.

[5] Thomas Coutrot, Travail et bien-être psychologique. L’apport de l’enquête Conditions de travail – Risques psychosociaux de 2016, Document d’Études n°217, Paris, DARES, 2018.

[6] Thomas Coutrot, Libérer le travail. Pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi ça doit changer, Paris, Seuil, s. d., p. 239.

Julien CHARLES

Sociologue, coordinateur de recherches au Centre Socialiste d'Education Permanente (CESEP) et chargée de cours à l'UCLouvain.


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