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En débat. Pour un tourisme réellement équitable

Entre le déni d’un hypertourisme capitaliste prédateur et le rejet global des pratiques touristiques, une autre voie existe.

Le surtourisme n’est pas le tourisme, ou plutôt il n’est pas son unique horizon. À lire certaines critiques radicales de l’industrie touristique, on finit parfois par ne plus très bien distinguer ce qui relève d’une dénonciation nécessaire des ravages du tourisme mondialisé ou d’une remise en cause, plus fondamentale encore, du fait même de voyager pour le plaisir. Pourtant, une ligne de crête existe. Fragile, imparfaite, minoritaire encore, mais bien réelle. Cette voie s’incarne notamment dans les initiatives issues de l’économie sociale et solidaire et dans les pratiques inspirées du commerce équitable.

Des pratiques anciennes, mais marginalisées

Les alternatives touristiques ne sont pas toutes conçues depuis le Nord pour être appliquées au Sud. Dans de nombreux territoires, des actrices et des acteurs locaux ont développé de longue date, bien avant que le mot « durabilité » ne devienne un argument commercial, leurs propres formes d’hospitalité, de sobriété et d’organisation collective du tourisme, en appliquant des principes aujourd’hui redécouverts : usage raisonné des ressources, mutualisation, transmission des savoir-faire, convivialité et réconfort.

Cette dynamique ne concerne d’ailleurs pas uniquement les relations Nord/Sud. En Europe aussi, le tourisme est devenu un sujet de débat démocratique majeur. Des initiatives citoyennes émergent partout, collectifs d’habitant·es, entreprises de l’économie sociale et solidaire, projets d’accueil participatif, marchand ou non marchand, coopératives locales. Toutes cherchent, à leur manière, à donner aux territoires et à leurs habitant·es la capacité de décider du tourisme qu’ils et elles souhaitent, en développant des formes d’accueil plus justes, plus locales et davantage liées à la culture vivante des lieux.

Les grands référentiels internationaux et systèmes de certification, majoritairement conçus en Europe ou en Amérique du Nord, se focalisent sur des approches purement environnementales et imposent des critères uniformisés, des procédures coûteuses et des logiques technocratiques éloignées des réalités locales.

Ces pratiques restent pourtant largement invisibilisées par les standards dominants du tourisme dit « responsable ». Les grands référentiels internationaux et systèmes de certification, majoritairement conçus en Europe ou en Amérique du Nord, se focalisent sur des approches purement environnementales et imposent des critères uniformisés, des procédures coûteuses et des logiques technocratiques éloignées des réalités locales. Des formes d’accueil sobres, ancrées dans leur territoire, privilégiant la relation humaine plutôt que le confort standardisé, se retrouvent marginalisées, parce qu’elles ne correspondent pas au cadre normatif dominant, mais aussi parce qu’elles disposent rarement des moyens nécessaires pour être visibles sur un marché largement dépendant des grandes plateformes numériques.

Reconnaissance des réalités locales

C’est précisément contre cette uniformisation, et pour offrir à ces initiatives de meilleurs débouchés économiques, que certaines démarches de tourisme équitable, comme le label Tourisme Équitable porté par l’Association pour le Tourisme Équitable et Solidaire, tentent de travailler.

L’objectif de ce label de commerce équitable n’est pas d’imposer une définition du « bon tourisme », mais de partir des réalités locales, des initiatives existantes et des attentes des communautés, en particulier celles issues de l’économie sociale et solidaire. Il s’agit de reconnaître des formes de voyage dans lesquelles les populations locales ne sont ni de simples décors ni des prestataires invisibilisés, mais des actrices centrales de la conception des séjours et de la gouvernance des activités touristiques. Les partenariats équitables avec des voyagistes permettent d’ouvrir des opportunités à des acteurs et actrices habituellement en marge du tourisme conventionnel. Dans des marchés dominés par l’opacité, la concentration des acteurs/actrices et les pratiques de greenwashing, qui s’approprient et galvaudent le vocabulaire du tourisme alternatif, ces démarches cherchent avant tout à garantir la réalité des engagements annoncés. Transparence des relations économiques avec les partenaires locaux, respect des droits des travailleurs et travailleuses, reconnaissance effective des communautés dans les décisions, équilibre dans le partage de la valeur, ces principes structurent une approche du tourisme fondée sur la coopération plutôt que sur l’extraction.

Appliquer les standards du commerce équitable aux offres touristiques, c’est ainsi poser des questions la plupart du temps absentes des discours dominants sur le tourisme durable : comment les décisions sont-elles prises ? Qui bénéficie réellement des revenus du tourisme ? Les partenaires locaux disposent-ils d’un véritable pouvoir de négociation ? L’activité touristique répond-elle à une demande des communautés concernées ou à une projection extérieure ?

L’illusion du volontourisme

Cette approche implique aussi de clarifier certaines confusions persistantes. Le volontourisme, ces séjours mêlant voyage et missions humanitaires improvisées, ne relève pas du tourisme solidaire, tel que le défend le tourisme équitable. Derrière les discours d’engagement, ces pratiques renforcent les logiques de domination et transforment la pauvreté en décor d’expérience personnelle valorisante pour leur clientèle. Le tourisme équitable s’en distingue précisément parce qu’il refuse cette logique de misérabilisme et cherche au contraire à soutenir les droits et les capacités d’organisation des prestataires locaux.

Les acteurs et actrices du tourisme équitable savent parfaitement que ces alternatives demeurent confrontées à des limites structurelles : accessibilité économique parfois restreinte, difficulté à changer d’échelle, impacts environnementaux incompressibles du voyage longue distance. Ces limites sont réelles et ne peuvent être éludées. Elles ne suffisent pourtant pas à conclure à l’impossibilité d’un autre tourisme.

Les formes prédatrices et excessives du tourisme ne relèvent pas d’une fatalité, mais de choix politiques, économiques et fiscaux très concrets.

Ces initiatives démontrent déjà qu’il est possible de rééquilibrer la chaîne de valeur touristique, de soutenir des économies locales, de renforcer l’autonomie des communautés et de placer la relation humaine au centre de l’expérience de voyage. Elles rappellent aussi que les formes prédatrices et excessives du tourisme ne relèvent pas d’une fatalité, mais de choix politiques, économiques et fiscaux très concrets. Certes, ces pratiques se développent aujourd’hui surtout dans des formes de voyage en petits groupes, centrées sur la rencontre et l’immersion. Pourtant, leurs fondements pourraient irriguer l’ensemble de la filière touristique : partenariats durables avec les prestataires locaux, sortie des logiques de mise en concurrence permanente, valorisation des initiatives et savoir-faire locaux, meilleure répartition des revenus générés… Ces préoccupations pourraient être au cœur des politiques publiques, des choix de consommation des voyageurs et voyageuses, et donc des stratégies des opérateurs. Aucun obstacle d’ordre technique n’empêche que des logiques de coopération et de transparence puissent s’appliquer à l’ensemble du secteur touristique.

Les responsabilités du secteur

Ces initiatives rappellent enfin que les touristes ne sont pas uniquement des consommateurs et consommatrices passifs. Même dans un système contraint, leurs choix ont des effets concrets sur les conditions de travail, la répartition des revenus, l’usage des ressources locales et les modèles de développement encouragés dans les territoires visités. Le tourisme équitable ne prétend pas résoudre à lui seul les contradictions du secteur, il cherche au moins à rendre ces interdépendances visibles et à donner du pouvoir d’agir. Cette capacité d’action, notamment des touristes eux-mêmes, est souvent sous-estimée, alors même que le tourisme constitue une filière singulière, probablement la seule filière globalisée où les consommateurs et consommatrices finaux entrent directement en contact avec les producteurs et productrices, prestataires et travailleurs et travailleuses des destinations. Une proximité qui n’existe pratiquement dans aucune autre chaîne de consommation mondialisée !

La question n’est pas de savoir si on peut encore voyager, mais qui décide du tourisme, au bénéfice de qui et selon quelles règles. Abandonner cette question au seul marché reviendrait à laisser l’industrie continuer à structurer nos imaginaires, nos mobilités et nos territoires. Soutenir au contraire les alternatives citoyennes, associatives, coopératives et communautaires ouvre une autre perspective, celle d’un tourisme moins prédateur, plus populaire, plus partagé. Un tourisme qui ne soit ni une fuite hors du monde ni sa consommation accélérée, mais une manière plus équilibrée d’y habiter ensemble. Une hospitalité qui ne soit pas un argument commercial ou une accumulation de certifications, mais une manière singulière d’entrer en relation avec les autres.