Politique
En débat. « Fake news » : Face à la désinformation, des outils efficaces s’imposent
03.04.2026
Le fléau désinformationnel dévore nos démocraties de l’intérieur. Le combattre exigera le courage de la radicalité. Et si mentir en politique cessait d’être sans conséquence ? À l’heure où la désinformation fragilise nos démocraties, l’interdiction du mensonge s’impose comme un levier indispensable pour rééquilibrer le jeu démocratique.
La manipulation de l’information a toujours existé. Mais les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) en ont fait une arme de destruction massive1. Au fil des années, ces pratiques se sont professionnalisées et institutionnalisées au point d’être déployées aujourd’hui à une échelle industrielle. Organismes gouvernementaux, partis politiques et entreprises s’offrent les services d’agences privées qui proposent des campagnes de diffusion d’informations fausses, destinées à influencer le débat public2.
Stratégie de déstabilisation des démocraties
On ne peut parler de désinformation sans aborder son instrumentalisation3 par l’extrême droite et, dans une autre mesure, par la droite qui lui sert de marchepied. Elle fait partie intégrante d’une stratégie politique4 visant à déstabiliser les régimes démocratiques et à appuyer un argumentaire hostile à l’État de droit, aux contre-pouvoirs, aux politiques publiques solidaires et aux droits humains. Rappelons ces mots de Steve Bannon, fer de lance de l’extrême droite internationale et ancien proche conseiller de Trump, qui illustrent la stratégie de désinformation mise en place : « Les démocrates n’ont aucune importance… La véritable opposition, ce sont les médias. Et pour les contrer, il faut inonder la zone de merde.5 » L’objectif n’est pas la victoire par le débat démocratique, mais par la destruction de l’espace informationnel. En résulte un monde noyé dans un flot d’informations continues et non vérifiées, où il est devenu impossible de distinguer une fausse information d’une vérité factuelle. Dans ce monde, le mensonge se déploie sous deux formes : suggestio falsi, la production de contre-vérités, et suppressio veri, la suppression de la vérité en tant que telle6.
En l’état, la course au fact-checking des (fake) news est donc perdue d’avance. Deux mots seulement suffisent à résumer cette défaite annoncée : loi Brandolini. Cet adage met en lumière que l’énergie nécessaire pour réfuter et corriger des fake news est plus importante que celle nécessaire pour les produire. Ça vaut aussi bien pour l’aspect logistique (opérer une contre-diffusion) que pour l’aspect cognitif (convaincre de la nouvelle vérité)7. Cette asymétrie entre production et réfutation de fausses informations s’accroît chaque jour un peu plus à cause des trois points que nous avons cités : l’industrialisation, la systématisation de la désinformation, ainsi que son instrumentalisation.
La diffusion massive d’informations trompeuses a aussi des conséquences directes sur les choix posés dans les contextes électoraux.
La campagne pro-Brexit au Royaume-Uni en est un parfait exemple. Diverses enquêtes ont pu démontrer a posteriori l’usage de bots sur des plateformes comme Twitter pour y diffuser des arguments fallacieux8. Grâce à ces investissements en ligne, l’UKIP9, le parti d’extrême droite pro-Brexit, est parvenu à simuler un large soutien public à sa cause, créant un effet boule de neige, agissant ainsi comme une « prophétie auto-réalisatrice »10. Résultat : contre toute attente, le « oui » au Brexit l’a emporté. Depuis cet épisode, la défiance envers les responsables politiques et les institutions n’a d’ailleurs cessé d’augmenter au Royaume-Uni11. Si bon nombre de ces campagnes de désinformation sont le fruit d’armées de « bots », le constat concernant « la composante humaine » est accablant12.
Quand ils et elles n’en sont pas des commanditaires, les responsables politiques endossent aussi bien la production que la diffusion de récits fallacieux13.
La vérité, une notion primordiale en démocratie
Le bon fonctionnement de notre démocratie dépend du respect du contrat de confiance. Celui-ci prévoit que nous confions nos libertés et nos droits à nos représentant·es politiques.
Cependant, pour garantir que ce contrat de confiance soit respecté et faire en sorte que les citoyen·nes puissent poser des choix éclairés, il est nécessaire que ces dernier·es aient accès à l’information et que celle-ci soit vérifiée. Par conséquent, tant la transparence que l’honnêteté des responsables politiques sont primordiales. tout. Un narratif jouissif tant il mobilise un sentiment de puissance fantasmé ou réel chez le public qu’elle vise (dominer femmes et enfants, dominer un autre peuple, une autre classe sociale, la nature, le mythe de la méritocratie, etc.). Dès lors, la gauche devrait-elle faire fi des faits et créer un récit à incarner dans cette bataille des vérités ?
Comme le suggère George Lakoff, chercheur en linguistique, l’erreur de la gauche et des libéraux serait de penser, en dignes héritiers des Lumières, que la vérité se suffirait à elle-même pour vaincre le mensonge, qu’une fois les faits présentés, nous, humains rationnels, nous rangerions derrière la « vraie » version des faits14. Il nous dit, en d’autres termes, que la vérité des faits ne vaut pas le récit. En l’occurrence, le récit imposé par les droites. En effet, les citoyen·nes ne raisonnent pas principalement en termes de vérités factuelles ou d’intérêts matériels, mais à travers des cadres mentaux15. Les faits ne convainquent que s’ils s’inscrivent dans un cadre mental déjà accepté. Sinon, ils sont rejetés, ignorés ou réinterprétés.
La défaite de la gauche ou le mythe de la rationalité
La droite républicaine étatsunienne comme les droites mondiales l’ont bien compris.
Elles sont devenues expertes en cadrage, c’est-à-dire qu’elles imposent l’angle avec lequel les sujets sont traités (parler des taxes comme d’un fardeau plutôt que d’un investissement collectif, par exemple). Débusquer les fake news reviendrait à reprendre ces cadrages. En effet, répéter un cadre adverse, même pour le réfuter, le renforce cognitivement16. Nous pouvons exemplifier avec le cadrage qu’a imposé le MR sur la « partialité » de la RTBF et la hauteur de ses financements17. La société belge francophone s’est mise à débattre de si, oui ou non, le service public était impartial, c’est-à-dire exactement là où la droite souhaitait qu’elle débatte.
Lakoff défend que les droites axent leurs discours autour de la morale avant tout. Un narratif jouissif tant il mobilise un sentiment de puissance fantasmé ou réel chez le public qu’elle vise (dominer femmes et enfants, dominer un autre peuple, une autre classe sociale, la nature, le mythe de la méritocratie, etc.). Dès lors, la gauche devrait-elle faire fi des faits et créer un récit à incarner dans cette bataille des vérités ?
Si la vérité est révolutionnaire, la recherche de la vérité l’est tout autant. Et cette recherche est indissociable de la gauche.
Pour les progressistes, le combat à mener est double : lutter contre la désinformation et mettre en récit cette lutte. Car si la vérité est révolutionnaire, la recherche de la vérité l’est tout autant. Et cette recherche est indissociable de la gauche. Elle doit devenir son récit moral. À l’instar de celui des droites, ce récit moral ne doit pas être contraignant, mais libérateur. Il doit proposer un empouvoirement citoyen.
Donner du pouvoir au peuple
La désinformation est avant tout un enjeu politique qui traverse toutes les couches de la société. Nous en subissons les conséquences, en tant que collectif, et en tant qu’individus. Les outils à mobiliser en réponse seront donc politiques ou ne seront pas.
Dès lors, une réponse démocratique efficace suppose de déplacer le regard de la seule « éducation des publics » — qui constitue une forme de déplacement de responsabilité — vers la régulation et la responsabilisation des acteurs et actrices disposant d’un pouvoir de diffusion et d’influence à large échelle : les plateformes de réseaux sociaux et les responsables politiques. C’est sur ces deux acteurs-clés qu’un contrôle potentiellement efficace pourra être exercé.
À ce propos, en Europe, plusieurs projets de loi ont vu le jour pour contraindre
ces plateformes à lutter contre le phénomène18. Quant à la contrainte reposant sur les responsables politiques, elle ne pourra servir de tremplin à l’empouvoirement citoyen que si ceux-ci jouent un rôle significatif dans le mécanisme mis en place.
Criminaliser le mensonge en politique
Cet empouvoirement est en marche au Royaume-Uni. La lutte contre la désinformation s’y fait au travers d’outils législatifs démocratiques et passe par une participation accrue des citoyen·nes dans les mécanismes décisionnels.
Ainsi, sous la pression populaire et l’impulsion de certaines personnalités, les Britanniques travaillent à renforcer la responsabilité politique face à ces dérives.
Le 17 mars, le parlement gallois a voté une loi visant à exclure de la fonction politique les élu·es et candidat·es reconnu·es coupables d’avoir menti délibérément19 au public. Le processus d’exclusion se ferait en trois étapes successives : un avis donné par le comité déontologique du parlement, suivi d’un vote à la majorité simple du parlement et, enfin, un référendum organisé dans la circonscription de la personne inculpée, visant à statuer sur son exclusion.
Si ces législations ne sont pas des baguettes magiques qui annihileraient la désinformation et l’extrême droite, elles pourraient cependant imposer un cadrage nouveau au débat, centré sur les valeurs morales et l’interprétation des faits.
Le parlement britannique, quant à lui, étudie une proposition de loi visant à imposer un devoir de transparence et de sincérité aux responsables politiques, aux forces de l’ordre et aux fonctionnaires. Cette loi pourrait même s’étendre aux services de renseignement20.
Si ces législations ne sont pas des baguettes magiques qui annihileraient la désinformation et l’extrême droite, elles pourraient cependant imposer un cadrage nouveau au débat, centré sur les valeurs morales et l’interprétation des faits. Ce qui pourrait, à terme, faire renaître un débat démocratique apaisé. Les instigateurs et instigatrices de la loi galloise estiment d’ailleurs qu’elle serait le point de départ d’une nouvelle culture politique plus éthique.
Là où John Locke envisageait le droit à la révolution et à l’insurrection comme ultime recours face à la violation du contrat de confiance, une loi contre le mensonge en politique et un « devoir de sincérité »21 pour toutes les autorités publiques permettraient une inversion des rapports de force par le droit et les urnes. En s’assurant du bon respect du contrat de confiance, les citoyen·nes se réapproprieraient collectivement le politique et deviendraient les acteur·ices souverain·es de la démocratie.