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En débat. « Fake news » : le débat sur les faits ne peut remplacer l’affrontement idéologique

Que se passerait-il si les politiciens et politiciennes n’avaient plus le droit de mentir ? Un véritable eldorado démocratique s’offrirait à nous, paraît-il : la confiance envers les mandataires politiques s’en trouverait restaurée, les forces réactionnaires reflueraient, privées de leur carburant électoral, et la vie politique deviendrait le théâtre d’une délibération sincère et raisonnée, articulée autour des principes de transparence et de publicité. Habermas1 soit loué! Vraiment ?

Comme l’a fait valoir le psychologue Steven Pinker dans son best-seller Le Triomphe des Lumières, la nouvelle « éthique de la vérification des faits » serait notre meilleur espoir contre la « folie des foules » et les « illusions populaires ».Une éthique qui, ajoute Pinker avec certitude, si elle avait existé auparavant, « nous aurait été utile, lorsque de fausses rumeurs déclenchaient régulièrement des pogroms, des émeutes, des lynchages et des guerres ».

« Pour rendre le discours public plus rationnel, conclut le professeur d’Harvard, il faut dépolitiser les enjeux autant que possible.2» Dans ce cadre, le diagnostic semble évident : un « fact-checking » systématique, et la régulation des plateformes de réseaux sociaux ainsi que du discours politique, si nécessaire. Cette utopie pourrait bientôt devenir réalité au pays de Galles, où une loi vouée à interdire le mensonge, la Lying Bill, vient d’être votée par le parlement régional (lire explications page 86).

Ce projet pourrait d’ailleurs faire tache d’huile au-delà des frontières galloises, tant le mensonge fait facilement l’unanimité contre lui. Si le projet a de quoi séduire le bloc centriste au premier chef, tant Raoul Hedebouw que George-Louis Bouchez se présentent aussi régulièrement comme pourfendeurs des fake news et des « mensonges », respectivement du patronat ou du wokisme. Si l’audace de cette initiative législative surprend, elle s’inscrit pourtant bien dans l’air du temps. Elle n’est jamais que la conséquence logique de la panique morale agitée par l’establishment politique et médiatique à propos de la « post-vérité ».

C’est que, du Brexit à l’élection (répétée) de Donald Trump, de l’Argentine à la Roumanie, la plupart des événements politiques jugés déviants par rapport au fonctionnement habituel des démocraties occidentales (montée en puissance des « extrêmes », prolifération de théories du complot, déclin de la confiance des citoyens dans leurs représentants, polarisation accrue de la vie politique, etc.) sont attribués à l’effacement de la distinction entre « faits » et « opinions », cette condition de possibilité du débat public.

Coincée entre la manipulation consciente à laquelle se livrent des trublions malveillants et la crédulité proverbiale des masses, la démocratie serait mise à mal par le règne du faux. Dans ces conditions, la sauvegarde de l’État de droit, la protection des droits et libertés, et la pacification des conflits politiques, ne justifieraient-elles pas d’encadrer le mensonge pour mieux faire rayonner la vérité ?

Rien ne leur sert de mentir

Cette immense machine à discours contre le mensonge, qui a désormais colonisé les étalages de librairies et les colonnes des quotidiens, repose sur l’idée contestable selon laquelle la politique contemporaine se serait déplacée du terrain de l’idéologie à celui des faits. « Internet », affirmait récemment le prophète de la fin de l’histoire Francis Fukuyama, « apparaît comme l’explication la plus saillante de la montée du populisme mondial dans cette période historique particulière. » « Le retour des conflits politiques, remarquait-il, est singulier, car il ne porte pas seulement sur des valeurs et des idées, mais sur “l’information factuelle”3 »

Autrement dit, si la politique du XXe siècle était structurée par des désaccords sur les systèmes économiques, aujourd’hui, les conflits politiques semblent alimentés par la manière dont les réseaux sociaux minent ce qui compte comme des « faits ». Il ne s’agit plus d’un affrontement entre socialistes et capitalistes, mais entre celles et ceux qui croient que l’élection étasunienne de 2016 a été truquée et ceux qui ne le croient pas. L’histoire a ainsi repris. Mais, contrairement au passé, elle n’oppose plus des individus porteurs d’idéologies différentes : elle met face à face des individus disposant de faits exacts et d’autres de faits erronés.

Non seulement les études empiriques tendent à mettre en doute le rôle des dites fake news dans les évolutions politiques récentes, mais on pourrait même faire le pari que ces événements se seraient produits sans même recourir au mensonge

Cependant, attribuer le succès du camp du Brexit à de fausses données sur la contribution nette du pays aux institutions européennes — comme à l’époque, le « non » au Traité constitutionnel européen avait été attribué au « manque de pédagogie » des europhiles — ou blâmer les discours sur les migrants mangeurs d’animaux de compagnie pour la réélection de Donald Trump, cela revient à occulter la profondeur des enjeux à l’œuvre dans les deux cas. Non seulement les études empiriques en la matière tendent à mettre en doute le rôle des dites fake news dans les évolutions politiques récentes4, mais on pourrait même faire le pari que ces événements se seraient produits sans même recourir au mensonge.

La prégnance de l’immigration comme vecteur de mobilisation électorale ne repose pas sur un facteur central que serait la prolifération de fausses nouvelles à ce sujet. À cet égard, le démantèlement de l’État social, le déclin du modèle fordiste du travail et les formes de socialisation qu’il permettait, le déclin idéologique et organisationnel des acteurs politisant d’autres aspects de la vie, ou encore le cadenassage des grandes orientations macro-économiques des États, jouent un rôle bien plus important et rendent le mensonge superflu.

La « désinformation » fonctionne alors comme un moyen d’expliquer le déclin des formations politiques traditionnelles, sans remettre en question les politiques qui ont caractérisé les démocraties libérales depuis le tournant du XXIe siècle. En d’autres termes, le libéralisme n’est pas en cause.

Idéologie(s) et politique

L’interdiction du mensonge repose par ailleurs sur une analogie trompeuse entre activité politique et activité scientifique, et sur une vision distordue du mode de rationalité qui régit la seconde.

Même en science, les « faits » ne parlent pas d’eux-mêmes, mais à l’intérieur de protocoles admis au sein d’une communauté de pairs ; les controverses scientifiques ne sont pas tranchées par les faits eux-mêmes, mais par la capacité d’une approche théorique à les intégrer dans un modèle permettant de les interpréter.

Ce qui est vrai des controverses scientifiques l’est a fortiori dans le champ politique : preuve de validité pour les uns, argument de réfutation pour les autres, aucun fait ne peut servir de terrain neutre à partir duquel trancher entre des projets politiques concurrents. En réalité, ils tirent leur efficacité du récit politique qu’ils visent à illustrer.

Dans cette perspective, la prolifération des théories du complot ou de narratifs d’extrême droite, tels que le « grand remplacement » ne sont pas uniquement des « faits erronés » mais fonctionnent comme des cadres flexibles permettant d’expliquer un vaste ensemble de dynamiques sociopolitiques.

La prolifération des théories du complot ne signale donc pas un retrait du politique, mais constitue plutôt le symptôme de son individualisation.

En offrant aux individus une large marge de manœuvre interprétative, ces théories tout-terrain constituent un instrument fournissant un univers de sens. Ce que le recul des partis de masse et l’essor des réseaux sociaux ont permis, ce n’est donc pas le remplacement du désaccord politique par les fake news, mais la prolifération de théories syncrétiques, adaptables à différents segments de la société et reliées entre elles par un ensemble de signifiants vides, tels que « immigration », « identité », « civilisation » ou « mondialisation ». La prolifération des théories du complot ne signale donc pas un retrait du politique, mais constitue plutôt le symptôme de son individualisation.

À une époque où la fragmentation sociale s’est intensifiée de manière spectaculaire et où la capacité des travailleurs et travailleuses à agir collectivement a été profondément sapée, ces idéologies tout-terrain offrent à des individus impuissants une manière de donner sens au réel, d’interpréter l’ensemble disparate d’événements qu’ils traversent. En ce sens, notre présent se caractérise moins comme une « crise épistémologique » que comme une lutte politique dans laquelle l’extrême droite offre non des faits alternatifs, mais un projet articulant une interprétation du passé, une vision du futur et une hiérarchie des priorités dans le présent.

À moins de contester ce récit politique, de mener le combat sur le terrain de l’avenir, aucune incantation à la vérité ne pourra inverser le cours de l’histoire.

  1. Jürgen Habermas, philosophe allemand qui s’est éteint le 14 mars 2026, a élaboré une théorie de la démocratie fondée sur une « éthique de la discussion ». La plupart des modèles contemporains de démocratie délibértive s’inspirent de sa pensée. ↩︎
  2. S. Pinker, En lightenment Now, New York, Penguin, 2018. ↩︎
  3. F. Fukuyama, “It’s the internet, stupid”, Persuasion, 2 octobre 2025. ↩︎
  4. Voir, entre autres : C. Budak, B. Nyhan, D. M. Rothschild, E. Thorson & D. J. Watts, “Misunders tanding the harms of online misinfor mation”, Nature, Vol. 630, juin 2024 ; N. Grinberg, K. Joseph, L. Friedland, B. Swire-Thompson, D. Lazer, “Fake news on Twitter during the 2016 U.S. presiden tial election”, Science, Vol 363, Issue 6425, janvier 2019 p. 374-378 ; R. Leyva, C. Beckett, “Testing and unpacking the effects of digital fake news: on presidential candidate evalua tions and voter sup port”, AI and Society, décembre 2020 ; H. Allcott et M. Gentz kow, “Social Media and Fake News in the 2016 Election”, Journal of Economic Perspectives, Vol. 31, no 2, printemps 2017, p. 211–236. ↩︎