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Élections françaises : entre enseignements et inquiétudes

Thibault SCOHIER

Ce 19 juin, les élections législatives françaises ont amené leur lot de surprises. La gauche unie s’est réinstallée largement au Parlement mais sans parvenir à obtenir une majorité ; majorité qui file aussi entre les doigts du président Macron – pour un peu plus de quarante sièges – et qui plonge le pays dans une crise politique majeure, les grandes forces politiques refusant pour le moment de gouverner avec la nouvelle coalition présidentielle ; mais surtout, l’extrême-droite réalise une percée historique, avec le Rassemblent national (ex-FN) qui devient le deuxième parti à l’Assemblée.

Si on peut se réjouir de voir le présidence « jupitérienne » vaciller et le régime français se « reparlementariser », force est de constater que cette élection consacre la fin du « barrage républicain », stratégie d’exclusion des instances politiques qui se rapproche de notre cordon sanitaire. Craignant une victoire de la gauche, la droite a joué une partition catastrophiste pendant l’entre-deux-tours et refusé, dans son immense majorité, d’appeler à voter pour celles et ceux qu’une de ses représentantes n’hésitait pas à qualifier « d’anarchistes d’extrême-gauche ». On peut mesurer les dégâts causés par la victoire culturelle des idées de droite et d’extrême-droite dans le champ politique français à la violence d’une campagne électorale où la gauche, dans sa diversité, est devenue la première ennemie « de la République » devant les troupes de Marine Le Pen. Une attitude qui s’est perpétué dans l’après-élection, quoique de manière moins systématique, avec plusieurs prises de position au sein du camp présidentiel ou de la droite conservatrice.

La Wallonie apparaît encore plus comme un îlot, coincé entre les résultats du Vlaams Belang en Flandre et du Rassemblement national en France ; un territoire où non l’extrême-droite est quasi-absente de l’espace partisan mais où la gauche est pour l’heure largement majoritaire. Pour combien de temps encore ? On l’a vu en France : la stratégie politique qui consiste à « voler » à la droite anti-démocratique et raciste ses thèmes (politiques anti-immigration, défense d’un laïcisme intégral, apologie de l’ordre et durcissement des doctrines policières, panique autour des supposés « islamo-gauchisme » et « wokisme », etc.) ne fait que la renforcer. Or n’est-ce pas précisément la stratégie actuelle du président du MR, Georges-Louis Bouchez ? Par exemple en dressant une équivalence entre l’extrême droite et l’extrême gauche, en l’occurrence le PTB ? Ou en menant, pied à pied, une guerre culturelle dans laquelle la gauche est présentée comme la source de tous les maux sociaux, comme une maladie qu’il s’agit de soigner et d’extraire du corps de la société ?

Autre enseignement des résultats français : la gauche est sortie renforcée avec un programme social-démocrate conséquent. Même s’il est trop tôt pour savoir si l’unité – la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes) réunissant les insoumis, les socialistes, les écologistes et les communistes – va survire à ses divergences internes, elle confirme la fin d’un cycle et l’effondrement d’une gauche « centriste » qui a gouverné la France sous François Hollande.

En Belgique, une telle alliance semble bien lointaine. Non seulement les partis francophones n’en ressentent pas la nécessité – malgré les appels de la société civile et des syndicats qui paraissent favorables aux coalitions les plus progressistes – mais surtout parce que le gouffre entre les ailes « centristes » du PS et d’Ecolo et la « radicalité » du PTB est bien trop large.

S’il ne fallait retenir que deux leçons de ces élections françaises, ce serait le devoir de la gauche de se réinventer et de tenir une ligne anti-fasciste claire et combative, en Belgique tout autant qu’en France. Alors que les crises environnementales s’intensifient et que les conditions de vie de bon nombre de travailleurs et travailleuses se précarisent, les partis et organisations de gauche doivent profondément interroger leur stratégie. Chaque année, la réaction semble plus urgente, plus vitale… alors que « l’urgence », comme la « crise », ont semble-t-il perdu tout caractère extraordinaire. Et pourtant, chaque année encore, la prise de pouvoir d’un parti incontestablement anti-démocratique et raciste, devient plus probable chez nos voisin·es… C’est d’un véritable sursaut dont nous avons besoin et non plus d’un déni du danger qui nous guette.

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Cet article vise à générer du débat et des réactions, pour poursuivre l’analyse ou s’inscrire en faux. Pour aller plus loin, voici quelques articles publiés par Politique sur le sujet :

– En 2019, à l’issue des élections législatives et régionales, Politique et une cinquantaine de membres de la société civile lançait un appel à former des coalitions progressistes : « PS, Ecolo, PTB : prenez vos responsabilités ! ».

– A l’occasion d’une conférence organisée en octobre 2021 autour du livre de Mateo Alaluf, Le socialisme malade de la social-démocratie, Politique était revenue sur un débat entre les trois partis de gauche francophone : « Socialistes, écologistes et gauche radicale, une alternative au néolibéralisme ? », un article de Thibault Scohier.

– Et, en bonus, le 8 mai dernier, Henri Goldman ancien rédacteur en chef de Politique, a publié sur son blog une réflexion connexe : « Gauche(s) : l’unité est-elle exportable ?

(Image de la vignette et dans l’article dans le domaine public ; représentation créée par Gouvernathor, 22 juin 2022.)

Thibault SCOHIER

Rédacteur chez Politique et critique culturel.


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