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Salvatore Cannavo : « Reconstruire le mouvement social »

Salvatore Cannavo est journaliste, éditeur et ancien élu de Rifondazione comunista (jusqu’en 2008). Il a notamment publié « La rifondazione mancata, 1991-2008, une storia del PRC« , Edizione Alegre, 2009, 223p. Une histoire critique du parti, malheureusement non traduit.

Hugues Le Paige : Comment analyser la “disparition de la gauche italienne” qui dans les années 70 apparaissait comme un modèle pour la gauche européenne ?

Salvatore Cannavo : Si l’on parle de la crise de la gauche face à la mondialisation, on peut dire que l’Italie a anticipé le mouvement. La phase hégémonique des partis communistes occidentaux ou de la sociale démocratie forte s’est d’abord épuisée ici. La France et l’Espagne, notamment, ont connu ensuite le même phénomène. Cet échec a une raison principale : quand la gauche a participé au pouvoir, elle a gouverné sans pouvoir — ou vouloir — tenir ses promesses. Cela a entrainé démoralisation et démobilisation des grandes masses qui sont “rentrées à la maison”. En Italie, ce phénomène est intervenu très tôt. La poussée à gauche des années 70, avec les grandes victoires électorales du PCI en 1976-77, a abouti à une alliance de fait avec la Démocratie Chrétienne par l’intégration des communistes dans la majorité parlementaire (par leur abstention), mais sans participation gouvernementale. On était alors dans la logique du “compromis historique”. Ce soutien durera trois ans de 1977 à 1979. Lors des élections de 1979, le PCI perdra des millions de voix. Enrico Berlinguer, le secrétaire général du PCI, tentera alors d’inverser la tendance et de renouer avec le mouvement social, mais il avait la moitié de la direction du parti contre lui. Berlinguer meurt en 1984. Le PCI reste alors, comme on disait, “au milieu du gué”, hésitant entre la participation à une politique sociale-libérale ou l’opposition dure. Finalement, le PCI décidera son autodissolution en 1991. Ce qui était une manière de régler la question…1

Il y a cependant eu une seconde chance pour la gauche. En 1996, l’alliance entre le PDS et Rifondazione Comunista remporte les élections contre Berlusconi. On a oublié le choc qu’avait représenté l’arrivée au pouvoir de Berlusconi en 1994. Pour la première fois en Europe des ministres fascistes… La victoire de 1996 — celle de l’Olivier et du gouvernement Prodi — était étriquée. En fait, l’alliance PDS, Rifondazione et les autres groupes de gauche était minoritaire. La victoire n’avait été possible qu’en raison de la division entre Forza Italia de Berlusconi et la Lega Nord (parti régionaliste et xénophobe). Mais cette victoire comportait aussi bien des espérances et des attentes. En fait le gouvernement Prodi s’est conformé aux critères de Maastricht et à la lutte contre les déficits. Ici encore, l’Italie a anticipé toute la dureté des politiques d’austérité. Le fameux “laboratoire” italien. Il y eut encore une opportunité en 2006. Quand après cinq ans de gouvernement désastreux de Berlusconi, Prodi revient au pouvoir avec la même coalition de gauche. J’ai suivi de près ces événements, j’étais alors député de Rifondazione. On va donc au gouvernement et les premières décisions que l’on prend, ce sont les interventions militaires à l’étranger (Kosovo) et à nouveau les mesures d’austérité. Il n’y a pas eu une seule mesure symbolique forte qui frappe l’imaginaire et la vie des gens (comme la réduction du temps de travail ou le salaire minimum). Il n’y a pas eu une seule grande réforme. La gauche n’a pas fait ce que l’on attend d’elle quand elle est au gouvernement. Mais c’est vrai pour l’ensemble de la gauche en Europe. Finalement, c’est assez simple à expliquer. Les citoyens attendent une autre politique. Ils sont déçus. Ils s’en vont voir ailleurs…

 

C’est vrai, mais on pouvait imaginer que naisse une autre gauche…

C’est exact et c’est bien l’échec de Rifondazione Comunista. Rifondazione n’a jamais coupé le cordon ombilical avec la première gauche. Elle y est restée attachée. Et nous, à Refondazione, nous avons eu pendant 20 ans le même débat : s’allier ou ne pas s’allier avec le centre gauche, aller ou gouvernement ou non, rompre ou ne pas rompre. Nous avons fait deux ruptures avec le centre gauche2. À la fin nous avons payé à la fois ces ruptures et nos hésitations. Il ne faut pas négliger le fait que le peuple de gauche demande aussi l’efficacité et donc la participation au pouvoir quand cela est possible. C’est toujours un problème pour la gauche de la gauche. Et puis, il y a autre chose : ce que nous n’avons pas compris, à un certain moment, c’est la confrontation entre la politique du gouvernement des gauches et les changements structurels de la société capitaliste qui affaiblissaient de plus en plus le mouvement ouvrier du XXe siècle. Je ne parle pas ici du mouvement ouvrier du point de vue de son importance numérique, mais comme d’un appareil d’idées : le parti, les syndicats, les mutuelles, les coopératives, la culture, le cinéma. Tout ce qui constituait l’histoire d’un mouvement ouvrier qui déterminait un champ d’action unique à l’intérieur duquel pouvaient exister plusieurs gauches. Durant une longue période, le mouvement ouvrier italien était composé du PCI, du PSI, de l’extrême gauche et même, à un moment de l’Autonomie. Nous avons pensé pendant tant d’années à Rifondazione que ce cadre était encore d’actualité et que l’on pouvait construire à la gauche du PDS (Parti Démocratique de la Gauche) et du PD (Parti Démocrate) — les héritiers successifs et de plus en plus lointains du PCI — une autre gauche qui pouvait prétendre à l’hégémonie. En fait, ce cadre se désagrégeait, volait en éclat. Il aurait fallu alors tenter de construire une autre voie avec une forte radicalité, mais parallèlement à la reconstruction d’un tissu social plus cohérent et plus solide. On ne peut pas réanimer “l’ancien monde”. Il faut se situer dans l’optique d’une reconstruction. Le monde — et le capitalisme — a totalement changé à la fin des années 70.

Et cette reconstruction est à l’ordre du jour de la gauche italienne ?

Le problème est que la gauche italienne ne comprend pas cette priorité. Comment se passionner pour les débats sur l’une ou l’autre liste à gauche avec MDP, SI et d’autres. Avec ou sans Pisappia ! Pour moi cela n’a pas de sens tant que l’on n’aura pas reconstruit ce qui s’est fait à l’aube du mouvement ouvrier, à ses débuts à la fin du XIXe siècle. Tant que l’on n’aura pas reconstruit nos coopératives, notre mutualisme les nouvelles Maisons du Peuple, les syndicats, on ne réussira pas à construire un nouveau parti.

On a le sentiment que les débats préélectoraux entre les différents groupes qui ont fait scission du PD (MDP, Possibile) ou qui veulent incarner une gauche radicale (Sinistra Italiana) ont été essentiellement des débats d’appareils ou de personnes et qui ne reposent pas sur une réalité et un mouvement social…
Je partage totalement ce point de vue. Ces dernières années, personne n’a songé à construire des structures sociales permanentes. Personnellement, je pense que la gauche doit se reconstruire sur un nouveau mutualisme. Je suis de près toutes les expériences de solidarité, sous différentes formes, qui existent ici comme en Grèce ou au Brésil. Il y a aujourd’hui, pour des forces sociales, des besoins élémentaires qui doivent être satisfaits. On doit réfléchir sur le rôle de l’état, sur le welfare, mais il faut aussi donner une utilité à un projet de gauche. Il faut partir d’un langage élémentaire et non pas toujours de l’idéologie. On ne peut pas continuer à dire il faut reconstruire LA gauche sans se rendre compte que le mot “gauche” à aujourd’hui une portée négative pour beaucoup de gens. Non parce qu’ils sont de droite, mais parce que les preuves qu’a fournies la gauche sont toutes négatives. Quand on évoque la gauche en Italie, on pense à Renzi, a Veltroni ou D’Alema, à Prodi ou Bertinotti : tous ont détruit cette gauche. Pour moi, il faut repartir d’expériences exemplaires.

Cette image négative de la gauche explique aussi le succès du Mouvement des Cinque Stelle (M5S)…
Exact ! Nous étions au second gouvernement Prodi (2006-2008). Ce n’est pas par hasard que le mouvement de Grillo a été véritablement lancé en septembre 2007. S’il a occupé un espace laissé vide, ce n’est évidemment pas pour autant que M5S puisse contribuer à la reconstruction de la gauche, au contraire il constitue un obstacle. Mais il exerce aujourd’hui une hégémonie sur la moyenne bourgeoisie qui votait jadis à gauche, mais le M5S ne connait pas le concept de solidarité. L’indignation, oui, mais pas la solidarité. Or, la gauche est fondée sur la solidarité de classe. C’est pour cette raison qu’il faut repartir du mutualisme. Un mutualisme que je qualifie de “conflictuel” qui n’est pas l’auxiliaire de l’état social, mais qui revendique des droits et qui se situe face au capitalisme comme ennemi. Sans cela, la gauche n’a pas de sens.

Mais cette position est très minoritaire, elle réussit à trouver un écho ?
Il existe un réseau social, en dehors des partis, où la question du mutualisme est de plus en plus prégnante. On trouvait déjà cela, il y a quelques années, dans les Centres sociaux, mais qui réélaborent le concept aujourd’hui. Dans son prochain libre “Assembly”, Toni Negri (dont je ne suis pas un adepte !) m’a dit ceci dans un entretien pour la revue Millenium3 : “Je crois beaucoup dans les expériences coopératives, dans un esprit d’entreprise de la multitude. Il n’y a pas moyen de sortit de la crise civile et productive si on n’invente pas un autre mode de production, s’il n’a pas une prospective matérielle vraie. Lénine promettait ‘l’électricité et les Soviets”, nous aussi nous devons trouver notre électricité aux côtés de soviets à réinventer. » Au-delà de ces affirmations, je répète que le mutualisme — et plus largement les activités de solidarité sociale — constitue pour moi la base de la reconstruction de la gauche.

1 En ce qui concerne la politique d’Enrico Berlinguer et la fin du parti communiste italien, je renvoie à mes deux articles détaillés sur le sujet : « A la recherche du parti perdu », Revue Radical ; Editions Aden, Bruxelles, Été 2013 et « Enrico Berlinguer : austérité et morale », Revue Politique n°85, mai-juin 2014.

2 Les deux ruptures avec les gouvernements Prodi (1996-1998) et II (2006-2008)

3 Revue Millenium, mensuel n° 6, Année 1, octobre 2017 édité par le quotidien Il Fatto Quotidiano .