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Congo : mémoire partagée ou mémoire des vainqueurs ?

Grégory MAUZÉ

Détourner le regard ne permettra pas aux blessures de l’Histoire de cicatriser. Rompre avec les anciens rapports de subordination passe par un récit commun intégrant une analyse critique de la colonisation du Congo.

[Ce texte est une réponse à l’ « Opinion » de l’entrepreneur Eric De Lamotte parue dans La Libre du 6 mars. Sans surprise, la rédaction du journal a refusé de le  publier.]

« Stop au bashing de la Belgique coloniale ! ». Ce cri du cœur, on le doit à Éric de Lamotte, auteur d’une tribune éponyme parue dans les colonnes de La Libre. En cause : les voix de plus en plus nombreuses qui se prononcent pour un examen critique de cette page de l’histoire de notre Royaume. Celles-ci ne viseraient qu’à « culpabiliser les Belges », à « diviser plutôt qu’à construire », bref, à attiser les tensions. « Ces tentatives de remettre en cause profondément la colonisation » mettraient même en péril les relations entre acteurs belges privés et publics du développement et Congolais. Ces derniers, témoigne cet entrepreneur actif au Kivu, n’auraient d’ailleurs que faire de ces « manœuvres politiciennes d’intellectuels bourgeois ». S’il refuse de s’exprimer sur le « nombre de mains coupées » ou « les détournements massifs ou non de ressources », M. De Lamotte n’hésite pas à vanter les « formidables » infrastructures laissées par Léopold II, qui, bien entendu, ignorait tout des – prétendues ? – horreurs commises en son nom.

Il ne s’agira pas ici de répondre aux poncifs coloniaux que cet « amoureux du Congo » assène avec une légèreté déconcertante, et qui, au regard de l’état actuel des connaissances historiques[1], s’apparentent à du révisionnisme. On passera aussi sur le paternalisme inouï de ce texte qui prétend définir à leur place ce qui est bon pour les Congolais, en se fondant, au mépris de toute rigueur, sur le seul ressenti personnel de son auteur. Ou sur le caractère éthiquement discutable d’un procédé consistant à profiter d’une intervention dans le débat public pour promouvoir ses propres activités lucratives.

En revanche, les postulats qui fondent cette diatribe méritent qu’on s’y attarde. Ils reflètent l’incompréhension d’une partie de la société à l’égard de l’approche critique du passé colonial de la Belgique, qui conduit à une vision déformée des objectifs de cette démarche.

Impensé sociétal

Ainsi, beaucoup doutent – souvent de bonne foi – de l’intérêt à faire du passé un enjeu actuel. Si l’analyse de l’Histoire est l’affaire des historiens, les citoyens sont parfaitement en droit de s’en saisir, dans la mesure où cette dernière influence les rapports de domination présents. En l’espèce, les clichés et stéréotypes dont continuent d’être affublées les communautés noires sont directement liés à l’argumentaire jadis avancé pour justifier l’entreprise coloniale. La logique consistant à façonner le Congo en fonction des intérêts de la métropole en négligeant ceux de sa population n’a, quant à elle, pas foncièrement disparu avec la décolonisation formelle du pays[2].

Autre malentendu : ce mouvement chercherait à « réécrire l’Histoire« . Il s’agit, au contraire, de contextualiser les mémoires, comprises chacune comme une représentation commune du passé, et de rappeler les faits. Depuis l’indépendance du Congo, c’est en effet la « politique du déni » qui prévaut, dont témoigne le peu de place accordée à l’histoire de la colonisation belge dans les programmes scolaires. Cet impensé sociétal reste mâtiné d’un inconscient collectif plutôt favorable à cette dernière, que l’on constate, notamment, dans la statuaire et la toponymie. Quoi de plus compréhensible, pour les personnes qui ne se reconnaissent pas dans la « mémoire des vainqueurs », que de refuser de s’y aligner et de chercher à intégrer leur propre histoire au récit national ? S’y opposer par crainte de rouvrir les blessures du passé est ici sans objet, celles-ci n’ayant jamais été refermées.

Éducation populaire

Enfin, l’idée tenace qu’il s’agirait de culpabiliser les Belges tient à une incompréhension fondamentale de la question, qui ne se pose pas en termes moraux, mais politiques. Car si la responsabilité de l’État à l’égard du passé colonial est bel et bien engagée en vertu du principe de continuité, il en va tout autrement pour les citoyens. « L’intention ici n’est pas de faire le procès des anciens », expliquait ainsi en 2008 Pauline Imbach, cofondatrice du collectif Mémoires Coloniales. « Notre travail se base en effet sur un postulat : la colonisation est un système de domination intolérable et indéfendable »[3]. Il ne s’agit donc pas d’encourager les Belges à s’autoflageller, mais à entamer un acte d’introspection conforme aux valeurs humanistes qui fondent notre société.

Ce processus d’éducation populaire peut contribuer à poser les jalons d’un récit national qui intégrerait les souffrances et résistances du plus grand nombre, qui permettrait aux mémoires de s’additionner plutôt que de se concurrencer. Une sorte de mémoire des subalternes qui rappellerait, par exemple, que la bourgeoisie censitaire qui octroyait en 1890 un prêt de 25 millions de francs à Léopold II pour financer son entreprise coloniale réprimait, quatre ans plus tôt, la première grande révolte ouvrière en Belgique. Ce travail permettrait de comprendre que les mains coupées congolaises et le massacre des grévistes hennuyers relèvent, nonobstant les évidentes différences de degré, de la même réaction barbare face à l’aspiration universelle à la dignité humaine.

***

Loin de ruiner les possibilités de développement mutuel, le travail mémoriel constitue au contraire l’une des conditions, certes insuffisantes, pour envisager des liens pacifiés entre communautés au passé tumultueux. Cela vaut aussi pour les relations entre le Congo et la Belgique, qui ne peuvent être établies sur une base égalitaire sans (re)connaissance des crimes imprescriptibles de l’ancien colonisateur.

« Nous sommes responsables de ce que sera demain et pas de ce qu’a été hier ! », dit M. De Lamotte. Prenons-le au mot, et saisissons à bras le corps ce problème ignoré pendant trop longtemps. De manière à ce que les rapports de domination passés n’empoisonnent pas davantage la relation entre la Belgique, ses minorités postcoloniales et les sociétés dont elle a contribué à façonner l’histoire.

 

[1] Sur les réactions de Léopold II aux abus commis dans l’Etat Indépendant du Congo, lire Pierre-Luc Plasman, « Léopold II, potentat congolais. L’action royale face à la violence coloniale », Bruxelles, Racine, 2017. Sur le détournement de des ressources vers la métropole, lire Colette Braeckman, « Congo retro: une colonie qui n’a rien coûté à la Belgique », 4 avril 2010, http://blog.lesoir.be

[2] Ludo de Witte, « L’assassinat de Lumumba », Broché, janvier 2000.

[3] Pauline Imbach, « Le collectif Mémoires Coloniales au cœur des débats sur le 8 passé colonial belge », Les autres voix de la planète, n°41, janvier 2009.

Mots-clés : ColonialismeCongo

Grégory MAUZÉ

Politologue et journaliste, membre du collectif éditorial de Politique.


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