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Des chiffres et des lettres

À propos de compétitivité, de modération salariale et de relance économique. Le gouvernement Michel met le paquet !

« Des Chiffres et des Lettres » est un jeu bien connu de la télévision française. Avec quelques lettres : composer le mot le plus long, avec quelques chiffres : calculer un nombre donné. Mais à part l’estime des spectateurs, on n’y gagne pas grand-chose, en tout cas pas des millions ! À l’inverse des CEO, les top managers de certaines entreprises.

Le journal des affaires De Tijd nous renseigne d’ailleurs sur la moyenne des rémunéations annuelles des CEO des entreprises cotées en bourse : 1,96 million € par an. Les managers des entreprises publiques encaissent moins de la moyenne : 840.000 € pour Mme Leroy de Proximus et 740.000 € pour M. Van Gerven de BPost. Montants légèrement supérieurs au plafond de 650.000 € fixé par le gouvernement, mais c’est sans compter quelques avantages : pension extra-légale, voiture de société, etc. Ces avantages ne sont pas à négliger. Ainsi, le PDG de la banque ING a vu sa rémunération de 1,66 million € atteindre 2,04 millions €. Le mieux payé, M. Dick Boer, patron du groupe Ahold Delhaize a touché 4,71 millions €. Voilà pour des chiffres !

Mon propos n’est pas de fustiger ces gagne-petit ! Ni d’entamer le couplet sur la croissance des inégalités. Il existe d’excellents ouvrages pour cela. Non, je voudrais plutôt vous proposer de revenir sur terre en vous parlant de la progression des rémunérations de tout un chacun. Il ne vous aura pas échapper que le gouvernement Michel œuvre sans relâche pour aboutir aux « réformes indispensables » visant à garantir notre compétitivité et à favoriser l’emploi. Jobs, jobs, jobs… Une de ces réformes est la récriture de la loi de 1996 « relative à la promotion de l’emploi et de la sauvegarde préventive de la compétitivité ». Des lettres donc !

Norme salariale : stop ou encore ?

Depuis plus de vingt ans, cette loi encadre les hausses salariales en fixant les marges de manœuvre des partenaires sociaux dans leur négociation. Elle dicte en somme ce qui est possible au-delà de l’indexation des salaires. Résultat ? Ça marche ! Selon le Conseil central de l’Economie, notre handicap salarial vis-à-vis de nos trois principaux partenaires (Allemagne, France, Pays-Bas) s’est réduit de 4,2 % en 2010 à 2,9 % en 2014, écart qui se serait encore réduit à la faveur du dernier saut d’index. Même si notre coût horaire (39 €) reste, selon Eurostat, supérieur à l’allemand (35 €), au néerlandais (34 €) et au français (32 €) le trend est le bon. Les syndicats, quant à eux estiment que tenant compte de la supériorité de la productivité du travail, nous avons atteint le but. Compétitivité rétablie ? Pas si vite !

Aux yeux du gouvernement, de ses experts et de la Fédération des entreprises de Belgique, cela n’est pas suffisant. Il existerait toujours un résidu, une différence de salaire qui remonte aux années nonante et qu’il conviendrait d’éradiquer une bonne fois pour toutes. Dans cette perspective, une nouvelle mouture de la loi de 1996 vient d’être soumise à la Chambre.

Celle-ci prévoit une méthode plus stricte du calcul de l’écart salarial avec nos trois concurrents. Ainsi, sont exclues de la comparaison les réductions de « charges » patronales prévues par le tax shift et qui pourtant font baisser le « coût » salarial. De plus, le gouvernement se donne une possibilité d’intervention plus rapide en cas de dérapages et il s’octroie une marge de sécurité en réduisant d’office de 0,5 % toute hausse salariale possible. Mise en pratique, pour 2017-2018, cela donne un volant d’augmentation salariale entre 0,8 et 1,2 %. Calculé comme suit : hausse estimée chez les voisins (D, F, NL) de 4,5 à 4,6 %, moins l’inflation attendue de 2,9 à 3,2 %, moins la marge de sécurité de 0,5 %.

Début février, les partenaires sociaux en concluant un Accord interprofessionnel (AIP) avaient anticipé ces nouvelles normes. Selon les termes de l’AIP, les salaires (bruts) pourraient augmenter de 1,1 % (en plus de l’index) sur la durée de l’accord : 2017-2018. Cela devrait permettre aux rémunérations belges de progresser « moins vite » que chez nos voisins.

Certes cet AIP est le premier signé depuis 2008 ! En effet, depuis la crise financière et en application des normes de compétitivité, les marges pour conclure des accords furent extrêmement faibles, entre 0 et 0,5 %. Par cet accord, les organisations syndicales ont surtout voulu montrer leur attachement à la concertation sociale. Préférant un accord avec le patronat à l’intervention du gouvernement.

Grèce, Portugal, Belgique… même galère ?

Ces mesures appellent quelques commentaires, tant du point de vue des « résultats » de cette politique de déflation compétitive[2.Politique qui consiste à maintenir les rémunérations à la baisse pour créer un avantage de concurrence avec les partenaires commerciaux.] que sur les implications à moyen terme pour notre modèle social.

Deux sources internationales mettent en évidence une sorte de paradoxe belge. Ainsi la Hans-Böckler-Stiftung, liée aux très sérieux syndicats allemands, montre que les salaires réels de 2015 et 2016 ont progressé respectivement de 2,6 % et 2,2 % en Allemagne, de 1,1 % et 1 % en France et de 0,2 % et 1,4 % aux Pays-Bas. Avec une croissance moyenne de 1,4 %, cette tendance haussière se retrouve confirmée pour les pays de l’UE. A trois exceptions : Grèce, Portugal et Belgique ! Notre pays, enregistre un recul de 0,5 % en 2015 et de 0,9 % pour 2016, le plus fort recul à l’échelle de l’UE.

Si nous complétons ce tableau par une étude de l’ETUI (Institut syndical européen) qui analyse les évolutions en termes de pouvoir d’achat en tenant compte de l’inflation, le tableau est grosso modo le même. Tous les pays ont un pouvoir d’achat en hausse : 1,61 % en Allemagne, 0,42 % en France et 2,28 % aux Pays-Bas[3. À remarquer la hausse de plus de 5% dans les pays d’Europe de l’Est !]. La Belgique enregistre une perte de pouvoir d’achat de 0,94 %. Bien sûr, il n’y a pas eu de baisse des salaires, mais la modération salariale imposée depuis 2001, les sauts d’index, combinés à une inflation plus forte que chez nos voisins ont fait leur œuvre. C’est donc au moment où une tendance européenne à la hausse des rémunérations se dessine et que la modération salariale imposée depuis 2001 semble avoir réduit le fameux handicap salarial que le gouvernement Michel demande un nouveau tour de vis. Pour la bonne cause, pour le redressement de notre économie et la création d’emplois me direz-vous ! Quelques indicateurs permettent d’en douter.

Ça marche ? Ben, pas tout à fait !

Pays exportateur, la Belgique devrait enregistrer une amélioration de ses performances suite à cette baisse du « coût » du travail. La Banque nationale indique une certaine croissance des exportations à la suite du blocage salarial initié en 2011, mais depuis celles-ci stagnent et même reculent en 2014 passant de 240 à 235 milliards en 2015. Côté emploi, Statistics Belgium indique un recul du taux de chômage de 8,3 % en 2006 à 7,9 % en 2016. Avec la déclinaison régionale suivante : de 17,7 à 16,9 pour Bruxelles, de 11,8 à 10,6 pour la Wallonie et de 5 à 4,9 pour la Flandre. Un résultat peu encourageant. Les cris de victoire gouvernementaux, annonçant la création de milliers d’emplois, cachent une autre réalité : sur la même période, la population en âge de travailler (15-64 ans, selon les normes internationales) est passée de 6,7 à 7,3 millions. Il y a donc plus de gens qui travaillent et le nombre absolu de chômeurs augmente ! Une conclusion s’impose, la politique de modération salariale ne produit pas les résultats escomptés. Cela n’est pas nouveau. Par contre, la version « épicée » que met en place le gouvernement Michel risque de déboucher sur une véritable dépression de la demande intérieure, et sur une répartition encore plus inégalitaire du revenu national.

Ce durcissement ne concerne pas que la politique salariale. Rappelons, que nous sommes engagés dans un vaste tax shift, basculement budgétaire, où les réductions de cotisations sociales accordées au patronat (de l’ordre de 3,2 milliards à l’horizon 2020) devraient, elles aussi, permettre la création massive d’emplois. Ces hypothétiques nouveaux emplois devraient améliorer les recettes de l’État et compenser la perte pour la sécurité sociale. Gageons que cette hypothèse ne se vérifiera pas ! Nous aurons l’occasion de revenir dans une prochaine chronique sur cette profonde modification de notre système de sécurité sociale.

Fin 2014, les organisations syndicales, avec un vaste soutien dans la population, avaient bien marqué leur opposition au projet gouvernemental dans son ensemble. Maintenant que celui-ci se déploie dans toute son ampleur, la signature en février d’un accord interprofessionnel aussi étriqué était-il la meilleure chose à faire ?

Pour approfondir : Reginald Savage « Compétitivité de l’économie belge – Quelques repères récents et mises en perspectives historiques », www.econospheres.be.