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Politique Archives N°103
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Marco Damilano : « Les difficultés de la gauche et le laboratoire de la droite »

Hugues LE PAIGE

Marco Damilano, journaliste et aujourd’hui directeur de L’Espresso, hebdomadaire d’enquête fondé en 1955 et appartenant au groupe du même nom (GEDI- Gruppo Editoriale- Carlo De Benedetti) dont fait également partie le quotidien La Repubblica.

 

 

 

 

 

 

 


Hugues Le Paige : La gauche a disparu en Italie ?

Marco Damilano : La question est problématique. Si on l’examine du point de vue du PD, la réponse est non : la gauche n’a pas disparu. En Italie, elle a mieux fait que dans d’autres pays en parvenant à adapter ses formes d’organisation. Ce qui lui a permis de survivre et d’être encore compétitive pour les prochaines élections. Mais la vérité est sans doute à mi-chemin. C’est vrai qu’au lendemain de la guerre et dans les décennies suivantes, il y avait en Italie, une gauche très forte. Avec le PC le plus puissant du monde occidental et aussi un parti socialiste important même si plus minoritaire. Il y avait donc une gauche forte et enracinée dans le monde du travail, de la culture, de l’université. Quand cette gauche est entrée en crise — en 1989 — la révolution et les réformes ont disparu en même temps. Il n’y avait plus le mythe de la révolution d’octobre qu’en réalité Enrico Berlinguer avait déjà déclaré « épuisé » en 19811. Mais il n’y avait plus non plus de réformisme socialiste qui s’était déjà résolu à une alliance avec la Démocratie Chrétienne de droite et pas avec ses courants réformistes qui existaient pourtant. Et quand, en 1991-1992, arrive l’opération « mains propres » qui aboutit à la liquidation des partis traditionnels, il n’y a plus d’issue à gauche à cette crise. Commence alors un long chemin qui mènera à la gauche des coalitions de l’Olivier au Parti Démocrate (PD). C’est une nouvelle forme de centre gauche, mais qui s’éloigne de plus en plus de ses racines pour arriver aujourd’hui à ce que le problème d’identité politique réelle se pose. Et d’ailleurs, certains s’en vont, disant « nous ne sommes plus de gauche, qu’est-ce un parti de gauche qui attaque les syndicats, qui veut faire des accords avec la droite, qui est dirigé de façon verticale sans participation de la base ». Ceux qui ont fait scission – Bersani, D’Alema » disent ce n’est plus gauche. Renzi répond ceci est la nouvelle gauche. Voilà, rapidement, l’état des lieux.

On convient que Renzi est aujourd’hui un social-libéral de type blairiste. Mais il n’existe pas vraiment d’espace en Italie pour une social-démocratie classique.
La vérité que la gauche sociale-démocrate n’a jamais vraiment existé. Il y avait un PC très fort qui remplissait aussi ce rôle. Dans les années 70, le leader de la sociale démocratie allemande Willy Brandt entretenait d’excellents rapports avec Enrico Berlinguer. Ce qui provoquait d’ailleurs une grande frustration chez les socialistes italiens de Craxi. Pourquoi aujourd’hui n’existe-t-il pas non plus des mouvements comme Die Link, les Insoumis de Mélenchon ou un Labour de type Corbyn ? Je dirais qu’ils ne naissent pas en raison d’un déficit de culture politique. En Italie, ces forces après avoir beaucoup compté, se sont enfermées dans un champ politique restreint, elles se sont réduites à de petits leaders qui cherchent leur espace personnel, mais qui n’ont pas réellement réfléchi à ce que signifie la gauche aujourd’hui, comment se posent les questions d’égalité, de pauvreté. Sur le plan électoral, ils sont dépassés par les mouvements populistes comme les Cinque Stelle (M5S). Ils ne trouvent pas un mode d’organisation qui leur permette de sortir de la démarche minoritaire. En Italie on n’a pas vu naître un mouvement comme Podemos, y compris avec toutes ses ambiguïtés. Il y a certes des ressemblances avec le M5S (les réseaux, le leader charismatique, le refus d’alliance avec d’autres partis) à la différence que Podemos se déclare de gauche ce qui n’est pas le cas du M5S.

Comment expliquer que dans les régions rouges comme la Toscane ou l’Émilie Romagne où le PCI a été hégémonique durant des décennies, la gauche ait également disparu  ?
Formellement, elle existe toujours. Dans ces régions le PD obtient ses meilleurs résultats. Ce fut encore le cas lors que referendum constitutionnel de décembre 2016. Il existe une sorte de continuité même si elle est détachée de la substance politique. Cet électorat n’a pas le sentiment d’avoir abandonné ses idées anciennes. Il pense qu’elles se sont transformées : du PCI au PDS, ensuite au DS et pour finir au PD et même au PD de Renzi. Une autre partie de cet électorat se réfugie dans l’abstention. Aux dernières élections régionales, L’Émile Romagne qui avait de tout temps le record de participation a voté seulement à 37 %. En fait, il y a ou la tradition ou la désaffection. Il n’y a pas la tentative de construire une forme politique nouvelle. Parce ce qu’il s’agit aussi d’une société assez très vieille. La classe politique de la gauche italienne a vieilli. Elle donne l’image de la politique d’il y a trente ans et ne parait jamais proposer un message contemporain. Ce n’est pas nécessairement une question d’âge puisqu’un leader âgé comme Corbyn est capable, lui, de parler aux jeunes générations.

En attendant, c’est une victoire de la droite qui se dessine pour les prochaines élections de mars 2018…
Oui, celle de la coalition mise sur pied par Berlusconi avec La Ligue de Salvini et les Fratelli d’Italia. L’Italie n’est pas seulement un laboratoire pour la gauche, mais aussi pour la droite. Ce qui s’est produit récemment en Autriche, l’alliance des démocrates-chrétiens avec l’extrême-droite, qui émeut tant de gens, tout cela avait déjà eu lieu en 1994 avec la victoire de Berlusconi qui était allié avec les postfascistes d’Alleanze Nazionale et avec la Ligue du Nord qui voulait la sécession. Au lieu d’être mis au ban de la communauté internationale, Berlusconi fut accueilli au sein du PPE. Nous avions déjà expérimenté dans les 90 et 2000 cette coalition qui scandalise aujourd’hui toute l’Europe. Ce laboratoire, nous l’avons été aussi pour d’autres phénomènes politiques. Macron, par exemple, est, pour un électeur italien, un personnage à mi-chemin entre la technocratie de Mario Monti, la « rotamazione » de Renzi, le langage ni gauche/ni droite, le berlusconisme qui est parti à la conquête du pouvoir avec un parti né seulement depuis deux mois et même, paradoxalement « l’anti-caste » des Cinque Stelle. Car Macron a gagné sur l’onde de l’anti-politique. En ce sens, effectivement, Renzi a précédé Macron.

Dans cette perspective que deviennent les Cinque Stelle  ?
Je pense que le M5S restera uni jusqu’aux élections, car il entrevoit un bon résultat. Mais ensuite, il risque de se désagréger parce qu’il ne présente aucune ces caractéristiques qui constitue un parti, en particulier un parti de masse. Il n’y a pas un lien idéologique identitaire. Il y avait, chez eux, un « avenir radieux » qui était la démocratie directe. Cette démocratie directe était aux M5S ce qu’était la dictature du prolétariat au mouvement communiste : « un jour nous la ferons ! », mais en attendant il faut organiser la tactique. Ce lien est très faible pour maintenir uni un parti qui représente entre 25 et 30 % des voix. Il n’a pas un modèle d’organisation en dehors de l’utilisation des réseaux sociaux et il n’a pas de leadership. Mais cela dit, c’est aussi la force du M5S qui est très adapté à une société « liquide », comme l’appelle Bauman, à une société atomisée, individualiste, horizontale. Et donc, si elle ne réussit pas à accéder au pouvoir, cette classe politique finira par se désagréger. Les élus — sans structures et sans cohésion — s’affronteront sur le plan personnel.

1 Au moment des événements de Pologne et de la bataille de « Solidarnosc »

Hugues LE PAIGE

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"


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