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Politique Archives N°103
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Miguel Gotor : « La gauche n’a pas disparu »

Hugues LE PAIGE

Miguel Gotor, historien et sénateur du groupe MDP — Articolo Uno (« Mouvement démocratique et progressiste — Article 1 ») qui fait partie aujourd’hui de Liberi e Uguali dont il est candidat. Il enseigne l’histoire moderne à l’Université de Turin. Il a notamment publié Il memoriale della Repubblica. Gli scritti di Aldo Moro dalla prigionia e l’anatomia del potere italiano , Torino, Einaudi, 2011 (non traduit).

Hugues le Paige : Vous estimez que déclarer la disparition de la gauche italienne est surtout un cliché qui est celui d’un regard extérieur qui ne correspond pas à la réalité.

Miguel Gotor : Dans l’époque récente, de 1992 à 2001, la gauche1 a constamment gouverné à l’exception des 6 mois du gouvernement Berlusconi (mai 94/janvier 95) ; de 2001 à 2011, c’est l’ère Berlusconi et elle n’a gouverné que durant deux années (gouvernement Prodi 2006-2008). À partir de 2011 et du gouvernement « technique » de Mario Monti a débuté l’époque des « larghe intense » (grandes coalitions) qui ne s’est pas encore conclus, mais au cours de laquelle la gauche a eu des responsabilités de gouvernement partagées avec la droite. Dire que « la gauche a disparu » est une façon de se déresponsabiliser. La vraie question est celle du déclin italien dont les difficultés de la gauche sont une partie. Voilà la photographie des 25 dernières années.

Si l’on veut raisonner au niveau historique, il est faux de penser que la gauche italienne, certes hégémonisée par le PCI, ait été seulement le PCI. En Italie dans les années soixante, il y eut une longue expérience de centre gauche avec les socialistes (PSI) et qui a été très importante. La gauche italienne n’est pas seulement le PCI, elle est beaucoup plus complexe. Après Yalta et après la rupture de l’unité nationale en 1947, le PCI est devenu hégémonique dans l’opposition et la DC hégémonique au gouvernement. Et cela est dû à des raisons internationales, à la politique des blocs. Mais pour qui fait de la politique, il est plus important d’être hégémonique au pouvoir que dans l’opposition. L’hégémonie du PCI est le fruit d’un pacte originaire et qui dit en substance « Tu ne gouverneras pas, mais tu auras l’hégémonie culturelle… ». Et cela, bien sûr, pour des raisons internationales qui naissent en 1947 et s’achèvent en 1989. L’hégémonie culturelle concédée et conquise par le PCI — les deux se conjuguent — est une réalité, mais elle aussi une sorte de prix de consolation. Le second point que je veux souligner est que la gauche italienne — socialistes et communistes ensemble, car en 1948 ils perdent ensemble les élections — avait d’abord adopté une stratégie frontiste. Mais quand est-ce que la gauche italienne a gouverné ? Il a fallu deux conditions : soit dans un cadre de centre gauche (jamais seule), soit dans la cadre des « larghe intese » (grandes coalitions avec la droite)2. Le « frontisme » n’a jamais payé. Il a toujours été minoritaire. La gauche en Italie ne représente pas plus du tiers de l’électorat.

 


Si on reste dans l’histoire, la crise du PCI commence déjà à la fin
des années 70, malgré ses succès électoraux de 1976 et 1977…
La crise du PCI des années 80 est une crise qui est partagée par les autres partis. Le PCI subit en plus le facteur international et heureusement, il a eu la capacité de réagir avant les autres. Le PCI a su produire un héritage. Au contraire, la DC, le PSI et le MSI ont été balayés durant la période 1989-1992 (de la chute du Mur à l’enquête Mani Pulite). En 1989, Occhetto3 a le mérite d’avoir compris qu’il fallait bouger. À noter que du côté démocrate-chrétien, Francesco Cossiga4 a eu la même lecture des événements. Ils ont été les premiers à comprendre que les mutations du cadre international avaient modifié le jeu politique italien. Tant le catholique démocrate que le communiste démocrate avaient une sorte de culture de l’action, une vision volontariste de l’action politique. Cela dit, après l’autodissolution du PCI lorsque le nouveau parti qui en issu, le PDS se présente pour la première fois aux élections de 1994, il recueille seulement 20 % des suffrages. C’est un très mauvais résultat. Même si l’autre parti issue de la gauche du PCI, Rifondazione Comunista obtient 6 %. L’addition de ces deux résultats correspond à ce qu’avait été la moyenne historique du PCI. Le PCI avait a oscillé entre un minimum de 20 % et un maximum de 33 %. Toujours en 1994, à droite pendant ce temps, le MSI des post-fascistes avait réussi en 4 mois à se transformer en un nouveau parti, Alleanze Nazionale là où le PCI avait mis quatre ans de débats, de déchirements et de deuil pour muter. Et Alleanze nazionale double ses voix en 1994 en obtenant 13 %. On a toujours sous-évalué ce phénomène. La gauche radicale était à 6 % et la droite radicale à 13. Cela sera déterminant pour les coalitions respectives puisque Forza Italia avec 21 % réalise a peu près le même score que le PDS. On a toujours minimisé le rapport de force vu sous cet angle. En 2008, Berlusconi unit Forza Italia et AN et il obtient 38 %. On en revient aux meilleurs scores historiques de la DC. Dans le rapport de force entre centre gauche et centre droit, la capacité de former et de gérer une coalition sera essentielle.

On évoquait l’héritage du PCI. Comment pourrait-on le résumer  ?
Je dirais que l’héritage du PCI se trouve dans la participation civique. Le PCI a représenté une forme de civisme et cela est un patrimoine qui a été confié à la gauche italienne.

Et on pourrait ajouter un certain sens de l’État…
Oui. Civisme et sens de l’État. Le sens de la responsabilité de l’État. C’est un héritage important et difficile, mais qui existe même si les héritiers sont de plus en plus vieux. Mais c’est aussi un problème dans un pays qui a structurellement peu de sens de l’État et la tendance à l’irresponsabilité civique. Il suffit de voir le succès du M5S (voir l’article).

Pour en venir au présent et à l’état de la gauche…
La grande nouveauté est que le système politique italien est devenu tripolaire. Pendant un siècle il a toujours été bipolaire : il y avait les deux grands partis et des forces intermédiaires qui les « faisaient chanter ». Le PSI durant la première république a été une force intermédiaire qui représentait entre 9 et 14 % qui a joué le même rôle que celui rempli aujourd’hui par la Ligue du Nord, avec plus ou moins la même force électorale. La cadre a toujours été bipolaire. La nouveauté de 2013 — qui est aussi une nouveauté européenne — est qu’à côté des conservateurs et des progressistes, de la gauche et de la droite, des socialistes et des libéraux, une troisième force est en train de naître. Partout en Europe, elle a les mêmes caractéristiques : anti système, anti establishment et qui ne fait pas de différence entre la gauche et la droite considérés comme également responsables de l’état de la société. Elle est le fruit de nombreuses crises : crise de la globalisation et de la perte de souveraineté nationale, mais aussi de la crise de la représentation, de la démocratie et bien sûr crise économique et sociale. En Italie, cette troisième force est évidemment le M5S.

Je pense que nous5 avons été parmi les premiers à prendre conscience de cette crise et en tirer les conséquences. Mais ou la gauche répond d’un point de vue de gauche à une exigence de protection ou elle est désarmée et la victoire sera à la droite. Ou la gauche retrouve les bases (de protection sociale) pour lesquelles elle est née — protéger les faibles — ou dans cette phase historique elle meurt. C’est le nœud de la situation politique actuelle. Mais comme je l’ai expliqué (voir l’article) : l’objectif est de constituer une force de gauche qui a pour horizon la construction d’un nouveau centre gauche. Parce que le centre gauche est la forme historique dans laquelle la gauche a gouverné en Italie. La gauche doit se situer dans le jeu politique là où se situe le pouvoir.

Il faut ajouter que la dernière loi électorale6 a été faite sur mesure pour qu’il n’y ait pas de vainqueur et permettre à Renzi de faire un accord avec Berlusconi et donc de choisir le schéma des « larghe intese » (grande coalition), la seconde forme historique par laquelle la gauche a gouverné. Mais pour la première fois, il adopte cette stratégie avant les élections. Jusqu’à présent elle s’imposait a posteriori en fonction des résultats. C’est la première fois qu’une loi électorale est adoptée pour pratiquer le transformisme7 politique et permettre un accord avec la droite. Et c’est une rupture dans l’histoire de la gauche.

1 Il s’agit naturellement du centre gauche sous son ancienne forme PSI ou sa nouvelle appellation PDS-DS-PD. Durant cette période, il y eut aussi deux gouvernements « techniques » présidés par des Premiers ministres « indépendants »  Ciampi et Dini et soutenus par le centre gauche.

2 Voir le développement de cet argument dans le corps de l’article.

3 Achille Occhetto a été le dernier secrétaire général du PCI (1988-1991). Il fut l’artisan de sa disparition et de la création du PDS (Partito Democratico delle Sinsitra) qui succéda au PCI.

4 Francesco Cossiga (1928-2010), leader historique de la Démocratie Chrétienne, Président de la République de 1985 à 1992. Il fut aussi ministre de l’Intérieur au moment de l’affaire Moro.

5 MDP-Articolo1 mouvement issu du PD qui fait aujourd’hui parti de Liberi e Uguali (LeU)

6 Vor l’article p 27

7 Bien avant que le mot ne soit utilisé pour des questions de genre, le transformisme en politique, concept né et élaboré en Italie, mais très répandu ailleurs (!), qualifie le choix qui consiste à faire la politique inverse à sa propre identité politique et pour laquelle on a été élu.

Hugues LE PAIGE

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"


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