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Politique et image : quand parle le corps

Hugues LE PAIGE

L’élan, la rencontre, le coup de foudre, les retrouvailles : les gestes, les attitudes, les visages concordent pour donner cette image qui restera dans les annales de l’imagerie politique.

On pense d’abord à un plan de fiction. Notre mémoire nous renvoie à une mauvaise parodie du face à face mythique entre Ingrid Bergman et Humphrey Bogart dans Casablanca. Le trait est peut-être forcé. Mais on ne peut pas ne pas y penser.

Dans cette photo où se rejoignent la co-présidente d’Ecolo et le président libéral, les codes du langage corporel fonctionnent pleinement. La complicité entre Zakia Khattabi et Oliver Chastel apparaît comme une évidence lumineuse. Chacun en tirera les conclusions politiques ou idéologiques qui lui conviennent — et il n’en a pas manqué sur les réseaux sociaux avec la délicatesse qui caractérise ces modes de communication —, mais aucune parole ne pourra démentir la proximité à ce moment précis entre « un homme et une femme ». Mais, après tout, il s’agit peut-être précisément d’une fiction victime d’un mauvais scénariste qui ne maîtrise pas son histoire. Ou alors, fiction et réalité sont inséparables et traduisent une inclination inconsciente ou jusque-là inavouée  ? Au-delà de l’impression envahissante qui, au premier degré, forge notre regard, un instantané comporte toujours une dimension ambiguë qui échappe aux protagonistes comme à celui qui capte leur image. Mais pour ceux-ci, comme pour nous tous, et en dépit du contrôle que nous tentons d’exercer le plus souvent sur notre gestuelle, le corps demeure un outil de communication essentiel.

Si les théoriciens du langage corporel ou de la communication non verbale1 établissent que les interlocuteurs réagissent inconsciemment aux messages non verbaux mutuels, ils ajoutent que la communication non verbale peut aussi être en contradiction avec le message délivré. Un regard peut démentir un mot, un geste peut contrarier une affirmation. La théorie de la « double contrainte » ajoute que si le langage du corps peut parfaitement amplifier la portée des mots prononcés, il peut aussi le contredire ou, à tout le moins, brouiller les pistes… En ce qui concerne la photo de notre « couple » Khattabi/Chastel, chacun interprétera selon ses convictions.

source : site du Monde

Quelques heures plus tard, sur un autre document, l’Insoumis François Ruffin livrait, lui aussi, un message non verbal signifiant. Dans sa situation, la communication non verbale était même la seule possibilité d’expression. Au moment où l’écolo-socialo-macronien François de Rugy est ovationné par ses pairs pour son élection à la présidence de l’Assemblée nationale, François Ruffin se trouve encerclé par les soutiens enthousiastes de celui dont il était voisin de siège pour des raisons alphabétiques. Les jeunes-vieux macroniens en costume uniforme bleu nuit applaudissent debout tandis que Ruffin, en bras de chemise, demeure ostensiblement assis le regard fixé sur un ailleurs possible ou dans une fuite vers l’horizon des rêves. Du coup, dans le cadre, l’attention se déplace : le personnage principal n’est plus de Rugy, mais Ruffin. Ici encore l’attitude, la position, la gestuelle en disent plus long sur le pouvoir et l’opposition (et leur rapport de force) que de longs discours. Le cadrage et la lumière figent la scène comme dans un clair-obscur que le Caravage n’aurait pas renié. Les costumes sombres habités par des sourires de contentement laissent une trouée de lumière d’où surgit l’opposant habillé de clair et dont le visage esquisse un regard ironique. Une composition quasi religieuse.

Quand la photo ou le plan fixe ainsi une gestuelle dans un moment symbolique, qu’il s’agisse du couple ou du solitaire, le récit transcende l’information et nous entraîne dans l’imaginaire.

1 Notamment ceux de l’École de Palo Alto (Californie) rassemblé dans les années 50 autour, entre autres, de Gregory Bateson et Paul Watzlawick.

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"

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Une contribution pour "Politique et image : quand parle le corps"

  • Suite aux réactions provoquées (sur Facebook) par la publication de ce texte de Hugues Le Paige, nous avons proposé à Geoffrey Roucourt (militant écolo), qui était un des premiers à réagir publiquement, de formuler ses observations. Les voici. Hugues Le Paige n’a pas souhaité poursuivre cette polémique sur les réseaux sociaux. Il avait déjà répondu par avance à la plupart des éléments de cette réaction sur son blog-notes. (NDLR)

    ———————————————————————-
    « POLITIQUE ET IMAGE : QUAND PARLE LE VIDE »

    Dans ce texte, l’auteur aborde deux photos. L’une concerne la rencontre Ecolo-MR, entendez Zakia Khattabi-Olivier Chastel, dans le contexte de la crise politique francophone belge et l’autre, le député français François Ruffin à l’Assemblée nationale lors de la désignation de François de Rugy comme président de cette dernière. Les deux photos ont été diffusées sur des sites de presse.

    Si la rédaction de Politique m’a sollicité pour réagir à ce billet, c’est parce que – comme d’autres – j’ai été surpris voire choqué par ce dernier. En effet, j’estime que Politique livre très souvent des articles pertinents, justes, intéressants et parfois percutants. Ici, il s’agit d’une impression personnelle qui se veut généralisante. Qu’on ne s’y trompe pas : il s’agit d’une opinion d’un militant visant à discréditer Zakia Khattabi et Ecolo. Ni plus, ni moins.

    Si je prends la plume, et certains me retourneront que mes affinités politiques sont connues également, c’est parce que certains termes et surtout les sous-entendus contenus dans la partie consacrée à la photo Khattabi/Chastel me heurtent de par leur sexisme à peine masqué, sans parler de leur hétéronormativité. “Coup de foudre”, “un homme et une femme”, “couple”. Dans une première version, l’auteur s’était même trompé dans la fonction de Zakia Khattabi, la définissant comme “vice-présidente d’Ecolo”. Forcément, le fait qu’une femme puisse occuper un rôle de premier plan surprend… Dont acte.

    L’auteur aurait-il réagi de la même façon si la rencontre avait eu lieu entre deux hommes ou deux femmes et que les deux personnes affichaient aussi un sourire ?

    Il existe pourtant un exemple très concret : une photo rassemblant Raoul Hedebouw, député fédéral PTB et Charles Michel, Premier ministre MR. Tous deux se regardent en riant, coupe de champagne à la main, sous le regard tout aussi enjoué de la ministre fédérale du Budget. Cette photo est reprise sur le site web du Premier ministre (à voir ici). Doit-on en tirer une conclusion idéologique ou politique ? Doit-on y lire un rapprochement entre le PTB et le MR ? Doit-on y interpréter un soutien du PTB aux politiques menées par le gouvernement fédéral ?

    Dans son interprétation de la photo Khattabi/Chastel – qu’il tente de faire croire qu’elle ne peut être que telle –, l’auteur nous fait croire à un rapprochement ou des affinités Ecolo-MR. Hors, dans sa communication, Zakia Khattabi a été très claire : les rencontres actuelles avec les différents partis ont un seul but, discuter des propositions d’Ecolo en matière de gouvernance. Rien d’autre. Interrogée par différents journalistes quant à d’éventuelles majorités, la co-présidente d’Ecolo a été on ne peut plus claire concernant les intentions du MR : pas question pour Ecolo d’assumer des politiques semblables à celles menées par le gouvernement fédéral.

    On peut toutes et tous y aller de notre interprétation personnelle, mais seuls les faits comptent et compteront.

    Dès lors, de même qu’il serait malhonnête de ma part de soutenir la thèse d’un soutien de Raoul Hedebouw et du PTB à Charles Michel et au gouvernement fédéral, il est très malhonnête de prêter à Zakia Khattabi et Ecolo des intentions et des affinités qui n’existent pas.

    Geoffrey Roucourt, militant politique et LGBTI+

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