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« Démasquons nos privilèges », le débat : Hors de la lutte des classes, point de salut ?

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Cette année, le festival Esperanzah a choisi comme thème de campagne « Démasquons nos privilèges », en proposant notamment un test en ligne paru auparavant sur le site des Grenades de la RTBF. En réaction, la revue Politique publie un texte très critique de Grégory Mauzé, dont la première lecture m’a  mise mal à l’aise, et la deuxième carrément en rogne. Il ne s’agit pas ici de défendre le test, qu’on peut bien sûr contester sur plusieurs points (choix et poids relatif des critères, formulation des questions, solutions proposées…) Il vaut la peine de lire le texte introductif dans lequel Hassina Semah s’explique sur sa démarche. Mais la critique de Grégory Mauzé va plus loin, elle porte sur la pertinence même de s’interroger sur ses privilèges. Et c’est là-dessus que je voudrais lui répondre.

Des avantages invisibles

Il soulève principalement deux points : « Les inégalités sociales, une discrimination comme les autres ? » et « Les limites de l’action individuelle ».

Dit comme cela, je pourrais le suivre : les inégalités sociales ne sont pas des « discriminations comme les autres », par leur poids dans la vie des gens, mais aussi parce que, aussi rigides qu’elles soient, elles ne sont pas forcément immuables. Même si le fameux « ascenseur social » connaît de sérieuses pannes (surtout pour la montée…), il continue à briller à l’horizon et certain.es parviennent même à le faire fonctionner (et je ne fais pas ici l’éloge du « mérite », ça peut être simplement de la chance). Pour s’échapper des discriminations de sexe, de couleur de peau ou d’orientation sexuelle, il n’existe même pas une échelle de corde…

Les inégalités sociales ont une autre caractéristique, c’est d’être plus visibles : tout le monde admettra que, comme on dit, il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade. Par contre, ce qui caractérise ces autres « privilèges » que le test nous invite à démasquer, c’est leur invisibilité : tout le monde ne voit pas les avantages que l’on possède, sans avoir dû lever le petit doigt, à être homme, blanc, hétéro et/ou valide. Avoir plus de chances d’obtenir un emploi ou une promotion ; ne pas devoir élaborer des stratégies quant à son comportement, sa façon de s’habiller, les lieux qu’on fréquente, pour minimiser les risques de subir insultes et agressions ; ne pas devoir réfléchir à l’accessibilité des lieux où l’on souhaite se rendre… voilà autant de « privilèges » dont la plupart des heureux bénéficiaires ne se rendent pas compte. Quand Grégory Mauzé ironise sur le fait que « une personne pauvre ne subissant pas de discriminations liées au genre, à la race, à l’identité religieuse ou sexuelle ou aux dispositions physiques se verrait qualifiée de  »globalement plus privilégiée que la moyenne »’ », on peut lui répondre qu’un homme blanc hétéro valide aura tout de même plus de ressources que (allons-y franchement) une lesbienne noire handicapée dans la même situation économique que lui.

En pointant les « privilèges », le but n’est pas de culpabiliser leurs bénéficiaires, de leur faire la morale ni de les pousser à renoncer à ces privilèges (au risque d’en faire bénéficier d’autres privilégié·es, moins scrupuleux·ses…) : il s’agit de ne pas oublier les besoins qui ne sont pas les leurs dans les revendications et les luttes collectives, ce qui est encore trop souvent le cas, hélas.

De l’individuel au collectif (ou pas)

L’autre point concerne les « limites de l’action individuelle ». Gregory Mauzé reproche au test ses conclusions, avec cet exemple : « Aux répondants les moins privilégiés, elles se limitent à citer UNIA (Centre interfédéral pour l’égalité des chances et de lutte contre le racisme) comme organisation généraliste susceptible de les aiguiller. Une approche plus globale aurait conduit à les renvoyer, par exemple, vers les syndicats et associations mobilisées contre les politiques et le système qui produisent et entretiennent les dominations, ce qui aurait permis de signifier qu’agir collectivement peut être au moins aussi important que de se plaindre individuellement ».

A quoi on pourrait répondre que la plainte individuelle n’empêche en rien l’action collective. Lorsqu’une femme était confrontée à une grossesse non désirée alors que l’avortement était interdit en Belgique, les féministes commençaient par l’accueillir et l’accompagner pour trouver une solution, à l’étranger ou dans des lieux alternatifs, sans exiger qu’elle devienne d’abord une militante des droits reproductifs. Certaines ont franchi le pas de l’engagement, d’autres non, mais elles ont d’abord trouvé une solution individuelle à leur problème ; après, c’est le mouvement des femmes et ses allié·es qui ont obtenu une réponse plus générale avec la dépénalisation (partielle) de l’avortement.

Lorsqu’une personne est victime de violence ou de discrimination, il faut d’abord trouver une réponse à sa problématique immédiate, d’où le recours à Unia, ou à l’IEFH, ou au Mrax ; ensuite elle rejoindra ou non les mobilisations collectives.

Je note d’ailleurs qu’aujourd’hui, si les syndicats prospèrent en Belgique, c’est davantage grâce aux services individuels qu’ils offrent qu’aux luttes collectives qu’ils mènent…

Un « essentiel » peut en cacher un autre

Mais ce qui m’a sans doute le plus dérangée est la fin du texte : comme si l’auteur trahissait enfin le fond de sa pensée.

Certes il reconnaît, du bout des lèvres, « une certaine tendance de la gauche à négliger les oppressions qui ne relèvent pas directement de la lutte des classes. » Mais, met-il aussitôt en garde, encore faut-il « ne pas perdre de vue l’essentiel ». « L’essentiel » étant ces actions collectives qu’il ne faudrait pas éluder « au profit d’actions isolées d’individus ».

On peut répondre que, comme dans l’exemple de l’avortement, les actions individuelles peuvent mener à l’engagement collectif ; je pense même que cet engagement nécessite un minimum d’implication personnelle – une histoire, un vécu, une rencontre, un incident de parcours… – même si on n’en a pas toujours conscience.

Il me semble que Grégory Mauzé, tout en reconnaissant les autres oppressions, ne peut s’empêcher de les regarder avec des lunettes « lutte des classes » : tous ensemble et le marxisme sera bien gardé. Son insistance sur les questions sociales, un quasi monopole des dominations attribué au néolibéralisme, ou même l’exemple de la « personne pauvre » qui ne souffre d’aucune autre source de discrimination me font penser que cette « mobilisation collective » devrait se faire, pour lui, autour des luttes sociales. Le fait de relever les rapports de pouvoir, ou les « privilèges », à l’intérieur même des classes dominées, ne pouvant que « diviser » et donc nuire à la lutte.

Ce qui me fait furieusement penser aux « fronts secondaires » de ma jeunesse, où toutes les questions « ne relevant pas directement de la lutte des classes » étaient priées de s’aligner comme un seul homme (blanc, hétéro et valide) derrière le seul combat qui vaille, celui de la classe ouvrière (masculine).

Allez, un exemple de cette façon de construire des revendications sur un modèle soit-disant universel, qui efface bien d’autres réalités : le combat pour la journée de 8 heures. « 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de sommeil ». Le slogan était clair et mobilisateur… sauf qu’il ne concernait que les 24 heures de la vie d’un homme, où l’on ne s’occupait ni des enfants, ni d’autres membres dépendant·es de la famille, ni du ménage, ni de la préparation des repas… tout ce travail de reproduction gratuit passait à la trappe. Oh bien sûr, une fois qu’on aurait obtenu les « 8 heures », on s’occuperait du reste. On voit ce qu’il en est…

Je me permets de terminer par une expérience personnelle. Lorsque j’étais déléguée d’entreprise, nous nous sommes battu·es (collectivement) pour améliorer la situation des magasiniers, en leur permettant d’accéder à des catégories de qualification (et donc des salaires) non prévues dans les conventions collectives du secteur. Un jour, un jeune intérimaire a été engagé dans leur équipe. Il était gay et ne s’en cachait pas. Très vite, il est devenu la cible de blagues homophobes, de harcèlement, de mise à l’écart… Par rapport à lui, les autres employés étaient, mais oui, des privilégiés : un contrat fixe et hétéros – et ils en profitaient largement ! Ni leur propre statut d’employés exploités et pour la plupart d’origine étrangère, régulièrement en butte au racisme, ni la « solidarité de classe » ne les ont empêchés de faire jouer leur très réelle « supériorité » ; face à eux, un intérimaire gay qui, vu son statut précaire et son appartenance à une minorité, était prié de la boucler. Aurait-il fallu en plus lui dire de cesser de se plaindre « individuellement » au nom de la lutte « collective » qu’il risquait d’affaiblir… ? Bien entendu, en tant que délégation nous sommes intervenu·es pour confronter nos camarades à ce qu’il faut bien appeler des « privilèges », et à leur façon d’en abuser.

Et croyez-le ou non : pour le jeune gars en question, l’ « essentiel »  c’était bien le harcèlement (affaire individuelle), bien plus que le salaire, bien plus que son statut d’intérimaire (affaires collectives) : car il lui restait l’espoir de trouver plus tard un autre boulot, avec un meilleur statut, un meilleur salaire ; tandis que gay, il n’allait pas cesser de l’être, avec tous les risques de persécution que cela implique. Etre à ses côtés, à ce moment-là, même si c’était contre les camarades avec lesquels nous partagions des luttes sociales, pour nous aussi c’était là « l’essentiel ».

Un dernier mot pour le choix du festival Esperanzah : il s’agissait de profiter d’un événement festif pour sensibiliser son public à cette question de « privilèges » dont peu sont conscient·es. Pas de monter un mouvement révolutionnaire qui partirait de l’abbaye de Floreffe

 

La réponse de Gregory Mauzé au texte supra :

 
Quelques éléments en réponse à la critique d’Irène Kaufer, que je remercie de contribuer à la vie intellectuelle de notre revue de débat, mais qui fait le choix malheureux d’extrapoler de manière excessive mon propos, au point de le déformer.
 
1 – Cette réponse souffre d’un biais de base : chercher à faire le procès d’une certaine gauche aveugle aux questions qui ne relèvent pas directement de l’exploitation de classe – tendance envers laquelle je suis moi même très critique – au lieu de se centrer sur l’objet de l’article. Celui-ci se borne à analyser les insuffisances du « test des privilèges » qui m’ont semblé apparaitre au regard de l’objectif affiché de ce dernier. Il ne s’agit à aucun moment de « remettre en cause la pertinence même de s’interroger sur ses privilèges », comme m’en accuse de manière caricaturale Irène Kaufer, ni même le choix de ce thème par le festival (comme précisé, du reste).
 
2 – Il n’a pas plus été question de réclamer l’union sacrée derrière la lutte des classes. L’action collective sur laquelle insiste l’article doit concerner l’ensemble des pyramides d’oppression.
 
3 – Mon propos n’est pas de mépriser l’action individuelle, mais de signifier qu’il est illusoire de penser que celle-ci suffirait à renverser les rapports de domination. Le problème n’est pas que les conclusions du test citent UNIA comme structure généraliste de référence, mais qu’elles se bornent à cette seule organisation, aussi utile soit-elle, sans en évoquer d’autres susceptibles d’orienter les répondants vers l’action collective.
 
4 – Il faut évidemment saluer le fait de s’interroger sur les formes de dominations moins visibles que celles découlant des inégalités économiques. Mais le test prend précisément le parti de mêler les privilèges « de genre, de race, lié à l’identité religieuse, à l’identité sexuelle et aux dispositions physiques » à ceux liés à la classe, tout en minorant ces derniers. Un SDF qui répondrait au test pourrait se voir notifier « qu’il appartient à la catégorie globalement privilégiée », et non pas « qu’il est globalement plus privilégié que les personnes subissant d’autres dominations que lui à situation sociale équivalente». La nuance est de taille.
 
5 – La flèche de l’Abbaye de Floreffe ne sera certainement pas le fer de lance de la révolution, et il peut sembler trivial de « s’en prendre » à une initiative qui a le mérite d’aborder la question méconnue des privilèges. On aurait toutefois tort de sous-estimer les conséquences d’une mauvaise utilisation du concept. Alors qu’il devrait servir à « responsabiliser » ceux qui ne subissent pas les dominations pour les pousser à prendre le parti des dominés, il se trouve de plus en plus souvent réduit aux simples interactions interpersonnelles et vidé de toute substance politique. On a notamment pu observer ce phénomène sur les campus étatsuniens, où il sert essentiellement à la bonne conscience des « privilégiés » et, plus grave, de prétexte à l’inaction collective. Chercher d’emblée à le politiser pourrait permettre de lui donner un contenu réellement émancipateur, et d’éviter de reproduire ici les travers auxquels a pu conduire son mésusage.