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Des fleurs pour Berlinguer

François BERTRAND

Vue du ciel, la Wallonie est une bulle de vallons vert-tilleul, la Flandre une plaine brune et or. Au centre, Bruxelles gris perle scintille innervée par un réseau routier et ferré compliqué dont il n’est pas excessif de qualifier l’état de désastreux, voire de scandaleux, et ce depuis toujours, c’est bien connu.
Depuis la sortie des urnes, le mois dernier, on parle d’espoir de coalition portugaise pour les vallons et de désespoir en regardant le vol noir des corbeaux sur la plaine. On en parle beaucoup (plus que par le passé) depuis le centre, ce qui dit beaucoup sur la vitalité des médias et les recompositions des outils culturels. On parle aussi de coquelicots et de revitalisation de la démocratie par la société civile. Mais à trop regarder les vallons, ne passe-t-on pas à côté d’ambitions de transformations pour les deux régions et les deux communautés1
qui ont exprimés leur souhait de changement sans repli sur soi ?

Chardons wallons et bruxellois

En Wallonie comme à Bruxelles, le ressenti de plus en plus courant que le fond actuel est plus bas que celui qu’on pensait avoir atteint jadis ne donne pas lieu dans les urnes à une percée de l’extrême droite. Au contraire, l’esprit chardon de l’électeur (la volonté de piquer pour contester) profite aux communistes et aux écologistes. Une singularité européenne. Et lorsque dans les hémicycles, pour que tout change, il faut que rien ne change – quand bien même bien des sièges se trouvent renouvelés par de jeunes pousses, côté gauche – il faut reconnaître aux communistes du PTB une posture contestataire, empathique et proche de celles et ceux dont les enfants ont très peu de probabilité d’occuper un siège parlementaire dans l’état actuel de la sociologie des appareils de partis.

Qu’on le veuille ou non, l’esprit chardon guide les votes et met à l’agenda certaines attentes. Difficile de reprocher au PTB ses points de priorité en termes de logement social et de services à la population. Idem sur la construction d’une parole « Rue-Parlement-Rue » durant les cinq dernières années2. Réhabiliter une parole des précaires laissait augurer une conception de prise du pouvoir par un travail en profondeur au sein de la société civile. C’est ce que Gramsci appelait, utilisant la formule de Renan, une « réforme intellectuelle et morale » qui devait déboucher, selon lui, sur une relation dialectique entre la politique et la culture garante d’un programme de rupture3. En la matière, les suites des scrutins régionaux 2019 offrent une opportunité inédite en Wallonie (dont on parle beaucoup) et à Bruxelles (dont on parle peu).

Œillets  et coquelicots

L’échec électoral des centristes, partenaires pivot traditionnels des coalitions olivier permet un rôle de poids au PTB et à Ecolo pour faire éclore une coalition portugaise. Le PTB pouvant prendre la main via un appui à la carte, de l’intérieur ou de l’extérieur (gouvernement minoritaire) et peser en faveur de la défense des catégories fragilisées, là où Ecolo comme le PS peuvent se reconstruire une assise et un lien de confiance auprès des acteurs associatifs et syndicaux éreintés par une législature libérale-nationaliste particulièrement violente.

La porosité entre médias et réseaux sociaux facteur de dramatisation en flux continus des négociations de formations gouvernementales n’aident pas le citoyen à y voir clair. La mise en spectacle de l’après scrutin fait presque passer inaperçu le fait que chacune des formations – PS, Ecolo et PTB – peut se tourner vers la société civile. (Tel était d’ailleurs l’esprit de l’appel initié par la revue Politique dans les pages du Soir ainsi que de la Déclaration non-gouvernementale portée par la Coordination) pour redonner l’espoir d’un changement, orienter et définir un monitoring sur un programme d’ensemble engageant.

Plus qu’une « portugaise », une « coalition des œillets »4 à travers l’implication des corps intermédiaires (syndicaux, associatifs, culturels) pour imprimer de nouvelles façons de faire à travers une convergence des luttes. Celle-ci demande polyphonie des programmes pour amener progressivement trois partis réticents à une nouvelle logique. A une échelle plus modeste et à une nouvelle époque, il s’agit de réussir ce qu’était le rêve de Berlinguer5 dans l’Italie des années 70 : faire en sorte que l’action politique correspondant au discours partagé par les communistes et les sociaux-démocrates bascule du “bon” côté  celui de la pratique la plus démocratique, qui correspond aussi à celui de la satisfaction des intérêts économiques et sociaux des couches dominées6.

Le PTB, aux dernières nouvelles, persiste sur une fin de non-recevoir face à cette ouverture pour cause de méprise, de manque de cadres ou encore d’attente d’une l’hégémonie improbable, passons sur le pourquoi. La conséquence en est une reprise de main par Ecolo qui fait sien un nouveau scenario wallon « PS-Ecolo-société civile » – une coalition Coquelicot – dans une visée consensuelle par projets. La responsabilité est ici placée non plus sur chacun des partenaires de parti mais sur les représentants médiatisés de la société civile invités à « se mouiller » dans une relation de complémentarité au confluent de la sphère publique et associative. Posture séduisante mais néanmoins piégeuse.

Transformer l’erreur et l’orgueil

Certaines déceptions post-électorales ciblent à juste titre « l’erreur » des représentants du PTB qui semblent privilégier la santé de leur structure à la prise en main de dossiers permettant aux citoyens les plus malmenés d’accéder à de meilleures conditions de vie. Une autre erreur serait de ne pas élargir la focale à la Région bruxelloise où les attentes quant aux fins de mois sont tout aussi brûlantes qu’en Wallonie. De même, la Communauté française, surendettée et sans leviers fiscaux, demeure une pierre angulaire aux compétences fondamentales : enseignement, culture, petite-enfance… Revitaliser la démocratie est un travail nécessaire, assurer la représentativité demande du temps autant que des coalitions progressistes larges à chaque niveau possible.

Un second écueil serait celui d’une délégation à une part sélectionnée de « personnalités » de la société civile sans renouvellement négocié des modalités de la participation politique. La participation à de nombreuses vertus : donner la parole à ceux qui sont habituellement exclus, atténuer le clivage entre experts et citoyens, favoriser la politisation…

Mais n’oublions pas que ces vertus ne se décrètent pas – la réception du Pacte d’Excellence l’illustre – et que les organisations de la société civile font elles-mêmes face à une crise de confiance comme l’ont rappelé récemment gilets jaunes et gilets verts. Ici aussi des coalitions larges incluant les communistes ont tout leur sens pour la cohérence d’un programme commun (autant que pour éviter une bipolarisation entre société civile de collaboration et société civile représentée en extériorité par rapport au système7). Les nouvelles structures représentatives devront nécessairement être pluralistes et représentatives de tous les acteurs. Au-delà du partage de responsabilités entre État(s) et société(s) civiles(s), le défi lancé invite à imaginer des lieux symboliques et institutionnels pour recomposer un « monde commun ».

Ce sont les partis de gauche qui ont la main, chacun peut être le Berlinguer d’un programme commun. Construire un régionalisme d’ouverture et de coopération, sans faux-fuyants, face à une Flandre du repli, c’est aussi l’instant. A part peut-être pour celles et ceux qui prétendent déjà connaître la fin du film, et déploreront demain une campagne qui n’a pas brillé par son intelligence et un réseau routier et ferré compliqué dont il n’est pas excessif de qualifier l’état de désastreux, voire de scandaleux, dans des régions gouvernées par la droite et le centre-gauche et ce depuis toujours, c’est bien connu.

  1. Régions wallonne et bruxelloise, Communautés française et germanophone.
  2. Voir : Fr. Bertrand, V. Cremasco, N. Marechal, “Questions à la gauche liégeoise”, Politique, n°78, 2013.
  3. Domenico Losurdo. « Avec Gramsci, par-delà Marx et par-delà Gramsci », Nouvelles Fondations, vol. 7-8, n°3, 2007, pp. 210-218.
  4. La Révolution des Œillets au Portugal (1974-1976) a dû son succès à la convergence des corps intermédiaires (syndicats, corporations, services publics) et pas seulement de l’armée pour renverser le régime salazariste exsangue.
  5. Enrico Berlinguer, « Riflessioni sull’Italia, dopo i fatti del Cile », Rinascita, octobre 1973.
  6. Enrico Berlinguer, La questione morale, la storica intervista di Eugenio Scalfari, Aliberti editore, Roma 2011.
  7. Dualisation qui renforcerait la critique déjà vivace des « professionnels de la politique » et du « militantisme institutionnel » envisagés comme non suffisamment connectés aux besoins et exigences émergentes ou les déformant sectoriellement sans poursuivre le bien commun.

François BERTRAND

Chargé de recherches à La Strada, écologiste (collaborateur gouvernemental Ecolo durant l'Olivier wallon 2009-2014)


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Une contribution pour "Des fleurs pour Berlinguer"

  • Je n’interviendrai pas sur la question des négociations actuelles – et de leur échec en ce qui concerne le PS et le PTB- on lira sur ce site mes différents interventions à ce sujet. Mais bien sur la référence à Berlinguer qui ne me semble pas opportune.Le secrétaire général du PCI avait fait sa proposition de “compromis historique” en 1973 après le coup d’état au Chili. Il en s’adressait pas à la social-démocratie qui n’a jamais existé en Italie ( sauf à considérer que le PCI l’incarnait finalement) mais bien à la Démocratie Chrétienne, l’autre grande force populaire italienne. Pour plus de détails, je renvoie à mon article :https://www.revuepolitique.be/enrico-berlinguer-austerite-et-morale/

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