Politique • Société
En finir avec la « classe moyenne »
13.10.2026
Catégorie sociale aux contours nébuleux, la classe moyenne est invoquée à cor et à cri dans le discours politique dominant. Outre qu’elle permet de mobiliser un large public, cette notion présente l’avantage d’invisibiliser l’antagonisme capital/travail.
Qu’y a-t-il de commun entre cette « classe moyenne moyennement classe » chantée en 2017 par Orelsan, et ces « classes moyennes, colonne vertébrale de la France » dont François Fillon se proclamait l’interprète à la même époque ?1 Peu de choses, s’agissant dans un cas des habitants de ces zones déshéritées où, selon le rappeur caennais, « le chômage et la tisane forment un cercle vicieux », dans l’autre d’un électorat sensible au programme ultra-élitaire du candidat de la droite à la présidentielle. Pareille ambivalence traduit toutefois les malentendus de ce concept mobilisateur sibyllin.
De « laborieuse » à « moyenne »
Renvoyant communément à cette frange majoritaire de la population située entre les catégories précaires et nanties, la notion de classe moyenne doit être comprise dans son historicité. Au XIXe siècle, elle désigne les artisans et petits indépendants vivant de leur travail tout en possédant, à la différence des salariés, leurs propres moyens de production. Par la suite, elle s’est progressivement définie par rapport au niveau de vie, à mesure que celui-ci s’améliorait, en incluant des couches toujours plus importantes du salariat, comme les cols blancs et les fonctionnaires. Son usage s’est consolidé à la faveur des Trente Glorieuses, marquées par l’accession de larges pans du salariat à un certain bien-être et par une atténuation de la polarisation sociale.2
Contre l’idée d’un affrontement entre minorité capitaliste et majorité ouvrière, la centralité de la classe moyenne fractionne le champ social selon de multiples intérêts particuliers.
De fait, sa généralisation impose un cadrage en concurrence directe avec un autre concept : celui de classe laborieuse, porté par la pensée socialiste et marxiste. Contre l’idée d’un affrontement entre minorité capitaliste et majorité ouvrière, la centralité de la classe moyenne fractionne le champ social selon de multiples intérêts particuliers. L’heure ne serait donc plus à la bataille réputée archaïque pour le partage des gains de productivité, mais à la quête individuelle de mobilité sociale dans une société fordiste prospère. La réactivation violente des antagonismes de classes consécutive à la crise des années 1970 et au tournant néolibéral, marquée par la hausse des inégalités et de la concentration du patrimoine, n’entrava cependant pas la diffusion croissante du terme dans le débat public.
Invisibilisation de la lutte des classes
Bien qu’elle puisse correspondre à une certaine réalité matérielle et être objectivée statistiquement3, la classe moyenne est donc avant tout une abstraction, porteuse d’un projet de société.4 Comme l’a analysé le philosophe Nicos Poulantzas, agréger artificiellement une « vaste classe intermédiaire » conduit à gommer les différences internes d’un groupe en réalité bien plus divers.5 Plutôt qu’à une place relative dans la division du travail ou à la propriété ou non des moyens de production, elle renvoie à un certain niveau de revenu et d’aisance, ce qui tend à occulter les rapports d’exploitation. Par conséquent, faire de cette classe le « moteur de l’histoire » invite insidieusement à détourner les yeux du sommet de la pyramide. À cet égard, il est révélateur que le pays emblématique de la « middle class society » soit les États-Unis. Pays où, comme le relevait récemment le cofondateur de Frustration Magazine Nicolas Framont, « la distribution des revenus et la concentration des richesses font que la classe moyenne n’y existe pas »6.
La notion de classe moyenne a d’autant plus de succès qu’elle constitue un puissant vecteur d’identification pour une part significative des catégories populaires.
La notion de classe moyenne a d’autant plus de succès qu’elle constitue – la disparition de la mémoire et de la culture ouvrières aidant – un puissant vecteur d’identification pour une part significative des catégories populaires. À travers ce que le sociologue Olivier Schwartz qualifie de conscience triangulaire, celles-ci tendent à se percevoir comme un « milieu » injustement soumis aux pressions exercées à la fois par le haut et le bas. C’est bien sur ce dernier segment subalterne que tend davantage à se cristalliser leur ressentiment, les structures de pouvoir socioéconomiques étant réputées intangibles et la gauche de gouvernement « n’essayant plus »7 de les changer.
La droite ne s’y trompe pas en en faisant le socle de son offensive contre les plus précaires. En France, alors que la réforme des retraites rivalisait d’impopularité, le journaliste du Figaro Vincent Trémolet de Villers attribua audacieusement le désaveu de cette mesure prisée du patronat à « l’angoisse légitime de déclassement » des classes moyennes.8 « Elles ont le sentiment qu’elles portent sur leurs épaules le poids d’un système social de plus en plus lourd, qu’elles doivent assurer les droits des chômeurs et des retraités […]. Si vous ajoutez à tout cela l’immigration clandestine qui profite de notre système social, vous comprenez leur sentiment d’injustice ». L’hypothèse qu’elles puissent être excédées par l’ampleur des cadeaux fiscaux aux plus riches, qui auraient coûté 207 milliards entre 2018 et 2023, n’aura bien entendu pas été explorée.
Un imaginaire conservateur
L’imaginaire libéral et conservateur pare également les classes moyennes de toutes sortes de vertus morales associées au mérite ou à la préservation de l’ordre établi.
L’imaginaire libéral et conservateur pare également les classes moyennes de toutes sortes de vertus morales associées au mérite ou à la préservation de l’ordre établi. Alors chef de file de l’aile droite du Parti socialiste, le futur directeur du Fond monétaire international (FMI) Dominique Strauss-Khan estimait, bien avant François Fillon, qu’elles constituaient l’« armature de la société » : « [Les objectifs qu’elles poursuivent] reposent sur la transmission à leurs enfants d’un patrimoine culturel et éducatif d’une part, d’un patrimoine immobilier et quelquefois financier d’autre part, qui sont les signes de leur attache ment à l’“économie de marché” »9.
Une telle essentialisation s’observe également en Belgique, où libéraux et chrétiens-démocrates occupent sans interruption le ministère des Classes moyennes depuis sa création en 1954. En témoigne l’éloquente définition du concept que le chef du MR Georges Louis Bouchez proposa à l’émission Déclic de la RTBF : « Sociologiquement, ce sont des gens qui vivent normalement, qui n’ont pas de statut particulier, qui ne sont pas intégrés dans des mouvements militants, qui payent leurs impôts, qui vivent en bons pères et bonnes mères de famille. » Évoquant également cette dernière expression disparue du Code civil, le président des Engagés d’alors, Maxime Prévot, parlera quant à lui de « classe stabilisatrice de la société »10.
Miroir social déformant
Une enquête menée à Buenos Aires auprès de 1100 ménages incite même à penser que ceux qui se découvrent moins riches qu’ils ne le pensent réclament davantage de redistribution.
Il n’est pas dit que celles et ceux qui sont censés en faire partie soient sensibles à cette vision fantasmée de la classe moyenne. La propension à se reconnaître dans celle-ci fait toutefois écho à un phénomène bien établi par la sociologie : la surestimation de la part des personnes situées sous le revenu médian de leur position relative dans la hiérarchie sociale.11 Selon une étude sur la perception des inégalités réalisée en 2021 dans les pays de l’OCDE, 90 % de la population s’estime ainsi appartenir aux 75 % les plus riches. Un biais qui n’a rien d’anodin, sachant que, d’après le même document, la demande en faveur de politiques redistributives diminue en fonction du niveau de revenu perçu. Une enquête menée à Buenos Aires auprès de 1100 ménages incite même à penser que ceux qui se découvrent moins riches qu’ils ne le pensent réclament davantage de redistribution.12 Nul doute que le sentiment d’appartenance à une grande classe rassemblant pratiquement 90 % du salariat (« les personnes qui gagnent entre 1500 et 6000 euros nets », selon la définition de Bouchez) ralentisse une telle prise de conscience.
Au vu des effets délétères de la notion de classe moyenne pour les forces aspirant au changement social, persister à s’y référer politiquement ressemble à un but contre son camp. On peut donc s’étonner que l’expression continue, malgré les réserves, à être usitée à gauche13, laquelle pourrait difficilement contester à la droite la propriété d’un terme devenu le fer de lance de son hégémonie culturelle.
Rallier au prolétariat exploité les catégories intermédiaires irréductibles au clivage de classe, mais subissant elles aussi le poids des privilèges des nantis, constitue l’un des principaux défis du mouvement ouvrier depuis deux siècles14. Si une telle alliance n’existe pas à ce jour, s’accrocher à un concept ayant pour fonction de l’entraver ne la hâtera assurément pas.