mobilité • Société
L’Éclaireuse : Lola Piret, chargée de projet solidaire chez Pro Velo
03.11.2026
Comment offrir une autre voie de mobilité à un public précaire, éloigné du deux-roues ? « Vélo Solidaire », c’est le défi que s’est lancé Pro Velo il y a maintenant six ans à Bruxelles : mettre en selle des adultes qui souhaitent pouvoir se déplacer autrement. Lola Piret coordonne le projet, aujourd’hui déployé en Wallonie, et en est aussi l’une des formatrices à Liège. Elle raconte comment l’apprentissage du vélo révèle des enjeux d’autonomie et d’émancipation.
Parmi les formateurs liégeois de Vélo Solidaire, Lola est la seule femme. Elle a intégré le projet pilote en 2022, avec la Maison des femmes d’ici et d’ailleurs. À l’époque, la formation proposait six séances pour apprendre les bases du vélo : trouver son équilibre, freiner, changer de vitesse, appréhender une pente… Des apprentissages loin d’être évidents pour les femmes précaires bénéficiaires de la formation, majoritairement issues de l’immigration.
Depuis, le projet s’est étendu et connaît un vif succès. Associations et services publics wallons s’adressent à Vélo Solidaire lorsqu’ils accompagnent un public adulte éloigné du vélo : CPAS, CIEP1, CISP2, la Croix-Rouge etc.
Un accompagnement gratuit – car subventionné par la Région wallonne – est alors proposé, avec un·e formateur/ formatrice de l’équipe et un·e respon sable de l’association demandeuse : « On est sur 12 séances de 3 heures, qui permettent d’acquérir les bases puis de découvrir la circulation, avec aussi tout un aspect conseil : comment s’équiper à vélo ? Quel vélo choisir, adapté à sa morphologie et à ses besoins ? Et comment bien l’entretenir ? Comment gonfler les pneus, à quelle pression, tous les combien de temps ? etc. », explique Lola.
Lever les freins, doucement
Derrière les 3h annoncées sur le papier, toutes ne sont pas consacrées à pédaler. L’accueil et le temps pour créer du lien font aussi partie de la séance. « En réalité, on est plutôt 1h30 sur le vélo, avec des pauses », précise la formatrice. L’apprentissage est fatigant : le corps n’est pas/plus habitué à pédaler longtemps.
Dans un groupe de 15 personnes, les niveaux peuvent être très différents : « Certain·es trouvent leur équilibre en deux séances, d’autres en ont besoin de six. » La progression se fait donc petit à petit, dans un cadre rassurant afin de créer une relation de confiance. Un élément important pour les groupes de femmes, qui représentent environ 90 % des participant·es.
Ces femmes ont essayé de commencer à rouler quand elles étaient jeunes, puis la vie de famille a pris le dessus. Ces 3 heures de vélo, c’est pour elles !
Dans certaines associations, comme le CVFE3 ou la Maison des femmes, la non-mixité constitue d’ailleurs une condition de participation pour certaines : « Il y a des femmes qui ne feraient peut-être pas de vélo si ce n’était pas dans ce cadre. »
Rouler pour soi
Pour Lola, qui apprécie particulièrement le travail avec les adultes, ces séances vont donc bien au-delà de l’apprentissage technique : « C’est presque un travail social. »
« Ces femmes à qui j’apprends à rouler me racontent leur vie, comment elles ont essayé, en vain, de commencer à rouler quand elles étaient jeunes, et puis comment la vie de famille a pris le dessus, en n’ayant plus le temps d’avoir une activité à elles. Donc, ces 3 heures de vélo, c’est pour elles ! » Certaines ont 60 voire 70 ans lorsqu’elles montent enfin sur un vélo. Un rêve d’enfant qui se réalise, mais aussi l’occasion de faire une activité physique en plein air. Car l’objectif n’est pas nécessairement de faire de chaque participant·e un·e cycliste du quotidien : « Certain·es veulent simplement pouvoir faire du vélo avec leurs enfants le week-end, et d’autres disposent désormais d’une possibilité supplémentaire pour se déplacer. »
Toutefois, savoir faire du vélo ne suffit pas.4 Le dispositif accompagne aussi les participant·es dans la recherche d’un vélo de seconde main, en partenariat avec des organisations locales.
Restrictions budgétaires, bâtons dans les roues
Seule ombre au tableau : le projet avance actuellement dans un contexte de coupes budgétaires. En Wallonie, malgré la diminution drastique des subsides, l’association a fait le choix de maintenir la gratuité du projet. « Certaines structures n’auraient tout simplement pas les moyens de payer une partie de la formation. Mais on a malheureusement été contraints de réduire le personnel et les moyens alloués », se désole la formatrice.
À Bruxelles, Vélo Solidaire n’a pas été renouvelé depuis le nouveau gouvernement régional. Un coup humain et social incompris, selon Lola : « Je pense qu’à Bruxelles ils veulent mettre en place d’autres types de projets pour l’accessibilité au vélo. Ils ont donc jugé que ça ferait double emploi. Mais avoir accès à un vélo ne suffit pas à rouler et s’émanciper. C’est justement tout le cœur de ce projet : travailler sur les compétences, l’accessibilité et la représentation, pour que les gens, quelle que soit leur origine sociale ou culturelle puissent se dire “Oui, je peux envisager le vélo parmi mes moyens de déplacement.” »
