Société
Entretien. Comment gagner à l’ère de l’hyperpolitique ?
23.10.2026
Manifestations, grèves et indignations en ligne : l’espace politique se convulse à une vitesse inexorable, à tel point qu’il semble difficile de suivre son cours. Pour l’historien et philosophe Anton Jäger, cette agitation masque un vide, laissé par la disparition des partis et syndicats qui organisaient autrefois la classe ouvrière. Dans son ouvrage Hyperpolitique, il retrace comment ce vide a affaibli les progressistes, et ce qu’il faudrait pour renouer avec un pouvoir collectif digne de ce nom.
POLITIQUE Vous venez de publier un livre qui tente de résumer la folle et étrange période politique que nous traversons. Pouvez-vous nous en dire plus ?
ANTON JÄGER L’hyperpolitique part d’un constat : sur les dix-quinze dernières années, le niveau de mobilisation politique a augmenté alors que l’institutionnalisation des mouvements qui encadrent cette mobilisation s’est effondrée. C’est une crise du modèle de l’organisation à membres, dans les syndicats et les partis comme dans la société civile en général, une situation sans précédent historique claire.
J’en ai tiré une taxonomie autour de deux axes : le degré de politisation et d’institutionnalisation. En les croisant sur l’histoire longue des démocraties occidentales, trois ères se dessinent. D’abord la politique de masse, jusqu’aux années 1980, forte sur les deux plans : toute activité politique passait par une institution, même le fascisme avait sa « société civile » dans les années 1930. Vient ensuite la postpolitique, marquée par la « fin de l’histoire » des années 1990, où politisation et institutions déclinent de concert. Puis l’hyperpolitique, notre période : la politisation re part à la hausse, mais l’institutionnalisation reste faible.
Ces ères ne sont pas des périodes « exactes » : on trouve dans la politique d’aujourd’hui des reliquats des deux précédentes. L’hyperpolitique est moins une période étanche qu’un point de gravitation. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre le passage d’une ère à l’autre, mais surtout de cerner les pro messes et les limites de cette forme, qui peine à se traduire en pouvoir collectif capable de changer les rapports de force.
Comment est-on arrivé à l’ère de l’hyperpolitique ?
AJ Avec la crise des années 1970, de fortes mesures d’austérité ont visé à restaurer les préconditions de l’accumulation du capital. Cela est mené au nom de la lutte contre une inflation qui est attribuée à une société civile surmobilisée et à un État surchargé – des syndicats qui poussent les prix avec leurs revendications salariales, par exemple. Cette « résolution » affaiblit la politique de masse et mène directement à la post politique des années 1990 : inévitablement, les préférences de la population cessent de se traduire en politiques concrètes, comme l’illustre en France le vote Mitterrand en 1981. Le livre Le Triomphe des promesses non tenues1 pose la question autrement : quel bloc politique est le plus compétent pour ne pas tenir ses promesses ? Dépolitisation et désyndicalisation sont, en un sens, des réponses rationnelles à cette incapacité à tenir parole : pourquoi rester au PS ou au PCF si ces partis ne peuvent plus honorer leurs engagements ?
Un nouveau contrat social basé sur la démobilisation et la dette privée se met en place dans les années 1990 2000, brisé à nouveau par la crise financière de 2008. Le Brexit et l’élec tion de Trump sont les émanations de cette transition vers l’hyperpolitique. Le répertoire de l’action publique s’étant considérablement restreint, les citoyen·nes ont besoin de s’exprimer plus directement.
Le numérique a-t-il joué un rôle dans cette nouvelle politisation ?
AJ Je suis sceptique sur l’idée qu’on puisse expliquer ce qui s’est joué politiquement lors de la dernière décennie exclusivement par le numérique. Cela lui donne un rôle exagéré et fait la publicité des grandes entreprises technologiques. Il y a une forme de réductionnisme numérique à dire que le Brexit se serait joué sur les fake news ou que Trump aurait été élu grâce à la manipulation russe. Le numérique a néanmoins permis l’émergence d’une sphère publique inédite et facilité des formes d’activité politique plus difficiles à amorcer auparavant, en réduisant le coût de l’expression politique. Publier un manifeste ou faire connaître ses opinions est aujourd’hui bien plus rapide, plus individuel aussi.
Pour en venir au thème de ce numéro, serait-il justifié d’avoir le sentiment que l’hyperpolitique s’est peu construite sur le clivage capital/ travail ?
AJ On le voit clairement. Regardons quelqu’un comme Thomas Piketty : il a popularisé un discours sur les inégalités, pas nécessairement de classe. La no tion de capital est bien présente – d’où le titre Le Capital au XXIe siècle – mais la sociologie qui a été faite dans son livre est très floue. Cette tendance se reflète dans les revendications antifiscales des gilets jaunes, anticarcérales de Black Lives Matter, ou écologiques des manifestations pour le climat, qui n’ont pas de référent de classe obligatoire. Pareil pour la politique partisane : même le PTB préfère parler « des gens qui travaillent », une expression que partage aussi Bouchez. Ce n’est pas une sociologie de classe marxiste.
On ne clone pas un dinosaure : le matériel génétique des grands partis de masse est inadapté à l’environnement contemporain.
Cet affaissement du référent de classe donne-t-il un avantage à la droite ?
AJ La classe est devenue une sorte de signifiant flottant qui peut être récupéré à gauche comme à droite. Aux États-Unis, on parle d’un « ouvriérisme de droite » ; en France, Zemmour, Le Pen ou Sarkozy, avec « la France qui se lève tôt », en sont des variantes. La défense « des gens qui travaillent » est ainsi devenue une option rhétorique pour la droite. Ce n’est pas nouveau, mais son usage s’est intensifié : toute la politique antifiscale de Bouchez repose sur l’antagonisme entre ceux qui « travaillent et paient leurs impôts » et les autres. C’est pour moi un signe de la fracture du champ politique que nous avons connu au XXe siècle.
Est-ce la seule raison pour laquelle les progressistes semblent déconfits à l’ère de l’hyperpolitique ?
AJ Il y a une asymétrie structurelle entre les deux camps. D’abord, dans une société capitaliste, le programme de droite est moins ambitieux et donc plus facile à mettre en œuvre. Et la gauche est davantage sanctionnée par les électeurs quand elle échoue à réaliser le sien. Ensuite, il y a l’accès plus facile aux financements privés, qui ne sont pas là pour les progressistes. Bien sûr, George Soros finance parfois des projets à gauche – même si on peut se demander s’il s’agit d’une gauche authentique. Mais à droite, l’argent circule abondamment, compensant la disparition des structures de masse. Le cas de Trump l’illustre bien. En Belgique, la législation sur le finance ment des partis complique la donne. Toutefois, la N-VA reste le parti le plus riche d’Europe d’Ouest, notamment grâce à son patrimoine immobilier : même un système restrictif laisse des marges de contournement. Il existe aussi un lien entre argent et médias, visible en France avec Bolloré, et en Flandre entre Bart De Wever et Christian Van Thillo2.
La classe est devenue une sorte de signifiant flottant qui peut être récupéré à gauche comme à droite.
Votre thèse attribue les défaites récentes de la gauche à la déstructuration institutionnelle du conflit social. Mais en Belgique, les syndicats – pourtant institutionnalisés – ont mené les mobilisations anti-Arizona sans inverser la tendance : l’institutionnalisation est-elle vraiment la clé du rapport de force ?
AJ Je ne prétends pas tout expliquer par l’hyperpolitique. En Belgique, une grande partie de la société civile a sur vécu à la période postpolitique et à l’offensive néolibérale, notamment grâce au système des piliers et au fait que les syndicats gèrent une partie du budget social – ce rôle d’institution de service leur a conservé leur capacité de mobilisation. Certains vont jusqu’à dire qu’il n’y a jamais eu de véritable offensive néolibérale en Belgique, c’est typiquement la position de la N-VA, qui entend parachever cette révolution qui, selon elle, n’a jamais été menée à son terme ici.
Aujourd’hui, la désinstitutionalisation forte se situe plutôt dans le lien entre partis et syndicats, avec ce qu’on appelle la « dissociation » des piliers. Autrefois, les revendications syndicales connaissaient une transmission plus directe en action gouvernementale ; ce n’est plus le cas. C’est très visible entre Vooruit et l’ABVV : le syndicat tient à ses liens avec le parti, mais pour ce dernier, l’ABVV n’est plus un partenaire incontournable. Contrairement au CD&V – qui était une sorte de parti transclasse qui réunissait un banc syndical et un patronal – la N-VA n’a jamais eu de lien avec les syndicats, même la société civile flamingante a été éjectée du projet. Il ne lui reste que le VOKA… qui est tout de même la société civile patronale.
Avant les manifestations, les syndicats revendiquaient d’être reçus seuls par De Wever. Ce rejet ne les mène-t-il pas vers des stratégies du sauve-qui-peut ?
AJ Quelqu’un disait que même le réformisme, au XXIe siècle, semble révolutionnaire. La majorité des revendications syndicales sont aujourd’hui défensives : elles ne demandent pas l’expansion de l’État social. Je ne suis évidemment pas contre les grandes campagnes pour garder l’indexation des salaires, c’est essentiel, mais il faut être honnête : ce ne sont pas des conquêtes.
À côté, il y a la question de l’accès au pouvoir, car atteindre le sommet de l’État ne suffit plus avec le carcan européen. La transformation de l’État – pas forcément la transformation de la société – fait que l’horizon politique s’est resserré.
Votre livre est sous-titré « Politisation sans conséquences politiques ». Pourtant, certains effets de l’hyperpolitique semblent durables. Le plus notable est peut-être le Green Deal européen, après les grèves pour le climat…
AJ Ce sous-titre ne résume pas idéalement mon argument. Bien sûr, il y a de grands effets discursifs et culturels : le discours sur les inégalités sociales et raciales a énormément changé, tout comme une conscience écologique quasi inexistante il y a quinze ans. La question est de savoir si cette prise de conscience se traduit en politiques à la hauteur de la tâche. Or, on voit claire ment que la politique écologique européenne n’a pas trouvé les moyens de peser sérieusement sur les autorités compétentes.
Ce qui me frappe, c’est le rôle qu’avaient les partis pour organiser le rapport entre société et État, mais aussi de créer une cohérence entre élites.
La désorganisation du paysage politique nourrit aussi une confusion sur le rôle de l’État. Un étatisme latent – une majorité souhaite que « l’État prenne ses responsabilités » – coexiste avec un antiétatisme diffus, qui traduit le refus de payer pour un État perçu comme in compétent, on le voit avec le sentiment antifiscal en Wallonie. Cette contradiction tient en partie au fait que l’État s’est lui-même privatisé ces trente dernières années. La crise du Covid l’a bien mon tré : confier à McKinsey des missions publiques nourrit une crise de légitimité.
Ce qui me frappe, c’est le rôle qu’avaient les partis pour organiser le rapport entre société et État, mais aussi créer une cohérence entre élites. Leur disparition explique en partie la volatilité et la polarisation actuelles.
Ne minimisez-vous pas l’impact culturel des mouvements sociaux liés à l’hyperpolitique ? Prenons #MeToo : son impact n’est-il parfois pas plus important que celui des politiques publiques ?
AJ Je suis d’accord : les effets discursifs et culturels sont très visibles. Aux États-Unis, après BLM, la tolérance pour le mariage interracial a atteint des niveaux records ces cinq dernières années. Malgré la présence d’un racisme d’État agressif dans l’administration, les Américains sont plus antiracistes que jamais. Même la nouvelle extrême droite occidentale se sent obligée de donner des signes d’ouverture au multiculturalisme.
Mais cette tolérance coexiste avec des inégalités raciales toujours extrêmement fortes : les violences policières contre les Noir·es américain·es ont même augmenté pendant cette période. C’est le paradoxe cruel d’une société officiellement plus antiraciste, mais plus inégalitaire sur le plan racial, symptomatique de cette différence entre pensée et action que l’hyperpolitique peine à surmonter.
Quelles seraient les pistes pour sortir de ce blocage et transformer cette conscience en action politique ?
AJ On ne peut pas orienter cette nouvelle politisation avec des formules archaïques : le matériel génétique des grands partis de masse est inadapté à l’environnement contemporain. On ne clone pas un dinosaure : relâché dans ce climat, il ne survivrait pas.
Cependant, cette impossibilité de reproduire les institutions traditionnelles n’est pas un argument pour se soumettre totalement à la fluidité de ce nouveau monde. Des options hybrides existent : des partis à plusieurs vitesses combinant masse classique, noyau militant et affiliation numérique, comme le PTB ou le parti gazeux de Mélenchon. Mais ils comportent leurs risques : le PTB flirte avec une schizophrénie entre le noyau central et sa base militante, et le « leaderisme » de LFI reflète la pathologie du système présidentiel – il y a un paradoxe à vouloir « prendre le pouvoir pour changer le pouvoir ».
L’impossibilité de reproduire les institutions traditionnelles n’est pas un argument pour se soumettre totalement à la fluidité de ce nouveau monde.
Vous ne citez que des formes partisanes. Les syndicats ou d’autres formes d’organisation peuvent-ils également être des solutions ?
AJ Cette réinstitutionnalisation doit évidemment se manifester sur d’autres terrains. Dans les années 2000 ont émergé des mouvements fondés sur un horizontalisme total ; or, après la grande vague de manifestations des années 2010, seules ont persisté à gauche les forces qui gardaient une forme de verticalité. Ce n’est pas un plaidoyer pour le parti en soi, mais l’expérience montre que c’est la seule façon de stabiliser l’activité politique. Je ne vois pas de modèle concurrent.
Pour terminer, peut-on identifier ce que la gauche devrait changer aujourd’hui pour avoir une chance de gagner demain ?
AJ Ma thèse n’est pas faite pour pré dire l’avenir du paysage politique. Je ne peux pas faire d’astrologie politique pour expliquer « pourquoi la gauche ne gagnerait jamais ». Par contre, je pense qu’il lui sera difficile de gagner si elle ne s’attaque pas à la question de l’institutionnalisation.
Propos recueillis par Anaïs De Munck et Gregory Mauzé.