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Politique Archives N°119
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Entre persévérance et fragilité

François BRABANT

Ce numéro spécial avait notamment pour objectifs de questionner notre relation au débat public et l’apport de notre revue… de débat, mais également d’échanger avec d’autres rédactions (écrites et indépendantes) proches de Politique et qui, comme nous, entretiennent la vie démocratique en Belgique francophone. Et ce en leur posant deux questions : 1. Les magazines et revues sont-elles des lieux de débats ? et 2. Comment nourrissent-elles le débat public et participent-elles au débat démocratique ? Voici leurs réponses.

Cet article a paru dans le n°119 de Politique (mai 2022). Cette réponse fait partie d’un tout avec celles d‘Alter Échos, de La Revue nouvelle, d’axelle, d‘Imagine Demain le monde, de DeWereldMorgen et de Sampol.

Wilfried (2017) « La politique comme un roman » – Trimestriel journalistique d’actualité politique indépendant composé de longs entretiens et de récits avec et sur les acteurs/rices du paysage politique belge afin « d’explorer les grands courants de notre temps ».
www.wilfriedmag.be

En huit romans, Michel Houellebecq a acquis auprès de ses sectateurs les plus zélés l’aura d’un prophète. À les écouter, Plateforme annonçait les attentats de 2002 contre des discothèques de Bali ; Soumission préfigurait le raid djihadiste contre la rédaction de Charlie Hebdo ; Sérotonine anticipait la révolte des gilets jaunes. Que l’on soit admiratif de son talent littéraire ou hostile à sa vision du monde, on reconnaîtra au moins à l’écrivain français un certain chic pour saisir le fond de l’air. On retrouve dans Anéantir, paru en janvier dernier, cette faculté houellebecquienne à capter les grands courants du temps présent. Et la détestation des journalistes, l’aversion largement répandue pour tout ce que produisent les médias mainstream, font désormais partie des données majeures de l’époque.

Les médias jouent dans Anéantir un rôle mineur et médiocre, à l’origine néanmoins d’un des tournants dramatiques du récit. Sans en dévoiler la trame, on dira simplement que, sur fond d’hôpital en crise et de débat public au sujet de l’euthanasie, trois frères et sœur, Aurélien, Paul et Cécile, découvrent une enquête qui les met en cause dans un hebdo progressiste que l’on imagine aisément être L’Obs. « [Paul] comprit tout de suite que l’article serait écrit avec habileté, que le choix des mots serait très dur, mais qu’il n’y aurait aucune affirmation franchement mensongère ni diffamatoire. (…) Ce n’était pas entièrement faux, pas entièrement vrai non plus. » Quelques lignes plus loin, on lit cette sentence : « Curieusement, la presse, tout en perdant la quasi-totalité de ses lecteurs, avait augmenté son pouvoir de nuisance ces dernières années, elle pouvait maintenant briser des vies, et elle ne s’en privait pas (…), le passage par une procédure judiciaire était même devenu inutile, un simple soupçon suffisait à détruire quelqu’un. »

Le fait qu’Anéantir se situe dans un futur proche, en 2027, permet à Houellebecq de dépeindre les traits de la société contemporaine, tout en les outrant. Le court passage qui évoque la presse d’investigation reprend en réalité un commentaire beaucoup entendu ces temps-ci à propos des journalistes : ils composeraient une profession de frustrés, de fouilles-merde dépourvus d’empathie, loin de leur mission historique de chiens de garde de la démocratie ; une profession qui turbine aux insinuations malveillantes et aux agitations sans lendemain.

Darmon contre Plenel

Il n’y a pas que Houellebecq. Le 7 février dernier, l’émission On est en direct (France 2) offrait une illustration quasi parabolique de cet état d’esprit désormais commun. Dans une séquence vite devenue virale, on y voyait l’acteur Gérard Darmon s’adresser au rédacteur en chef de Mediapart, Edwy Plenel, en des termes fielleux. Branchons le magnéto et réécoutons G. Darmon : « Quand Mediapart a été fondé, c’était plutôt encourageant… Tiens, voilà une espèce de chevalier blanc qui va débusquer des dossiers, et à l’arrivée… Vous soulevez tous les problèmes qui existent, qui sont là, qui sont bien réels… Des solutions, on n’en a pas beaucoup… Moi, je me dis, c’est un homme comme ça, une espèce de père fouettard de la politique, même j’allais dire des rapports humains. (…) Parce que vous nous alertez de quoi ? Des discours de Zemmour, de l’extrême droite, des dangers par rapport à la démocratie, du pouvoir des hypra riches sur les médias. Tout le monde sait ça. (…) Alors il faut le prendre au sérieux, ce n’est pas que je n’aime pas, mais je trouve que les méthodes ne sont pas très… très efficaces… il y a quelque chose d’un peu tartuffe dans votre discours qui me gêne un peu. »

Pris à partie, Plenel réplique en défendant le travail d’investigation mené par Mediapart, jusqu’à son dernier scoop : avoir révélé que le ministre Jean-Michel Blanquer, en charge de l’Éducation nationale, prenait ses vacances à Ibiza en pleine pandémie. « Oui, c’était d’importance primordiale », assume Plenel, qui invoque aussi la dimension émotionnelle, la part d’engagement qu’implique sa conception du journalisme : « Ce n’est pas un métier de tueur. » Darmon le coupe aussitôt : « C’est vous qui en faites un métier de tueur ! On est très vite au pilori avec vous. »

Pour décousue qu’elle soit, la tirade de Darmon n’en est pas moins limpide. S’exprime à travers elle, comme chez Houellebecq, une défiance de plus en plus partagée. Celle-ci tend à prendre, ici et là, un tour violent. Dans une interview au Monde parue le 4 mars 2022, le photographe français Patrick Chauvel, qui a arpenté de multiples théâtres de guerre – le Vietnam, le Liban, l’Irak, la Tchétchénie et dernièrement l’Ukraine – constatait « une extension du domaine de la guerre ». « J’ai rarement autant été agressé que durant le mouvement des gilets jaunes. Outre que j’ai souvent entendu «presse juive» ou «salopards», que des équipes de télévision portaient des gilets pare-balles et étaient protégées par des gardes du corps, j’ai eu une côte cassée en courant avenue Marceau, à Paris, pour éviter un jet de marteau et en retombant mal sur mon objectif. J’ai trouvé ça étrange. » Des scènes semblables se sont multipliées en Belgique au cours de l’année 2021. Plusieurs journalistes de la RTBF ont été agressés lors de manifestations « pour les libertés », anti-pass sanitaire.

Au moment de méditer sur les difficultés cornéliennes qu’affronte la presse aujourd’hui, on ne peut faire abstraction de ce climat ambiant. C’est comme une dernière couche qui vient se rajouter à un mille-feuilles de problèmes, tous plus aigus les uns que les autres, mais elle est tellement décisive, tellement fondamentale qu’on se doit de commencer par elle. Nous vivons aujourd’hui sur un continent, l’Europe, où de très larges secteurs de la société n’ont, tout simplement, plus confiance dans les journalistes professionnels. Or, comme aimait le répéter d’une juste formule l’ancien rédacteur en chef de La Libre Belgique, Francis van de Woestyne, « sans la confiance, on ne va nulle part ».

Un foisonnement d’initiatives

Il est à noter que les journalistes subissent des griefs contradictoires. On les accuse d’être à la solde du pouvoir, de cultiver la connivence avec l’establishment, de taire des informations dérangeantes, et simultanément, on leur reproche d’installer un climat inquisiteur, de critiquer toujours sans jamais proposer, de ne voir que le mal et le négatif. En réaction à cette dernière série de critiques, certains médias mettent en avant un journalisme de solutions, ou un journalisme constructif1. Mode passagère ou vraie tendance de fond ? Il est encore trop tôt pour le dire. Ce qui est en revanche frappant, c’est que la dégradation de l’image publique des journalistes se déroule au moment où le secteur des médias vit un foisonnement d’initiatives et de créations. Citons seulement, de façon très incomplète, Médor, Tchak, LN24 et Wilfried en Belgique francophone ; Apache en Flandre ; Les Jours, XXI, Rue89, Médiapart en France ; Público, La Marea et La Tuerka en Espagne ; De Correspondent aux Pays-Bas… On pourrait multiplier les exemples. Ils composent au total un écosystème varié, bien vivant, une extrême diversité de formats (web, presse papier, télé), de lignes éditoriales et de modèles économiques. En dépit de leur diversité, plusieurs constantes raccordent ces initiatives les unes aux autres : il y a d’abord la volonté de démarcation, voire d’opposition, par rapport aux médias traditionnels, « installés » ; il y a ensuite les tâtonnements, la conjonction quasi inévitable, semble-t-il, d’un indéniable succès public et de sérieuses difficultés financières, tantôt épisodiques, tantôt structurelles.

Il y a surtout – surtout ! – la persévérance, sans laquelle rien ne serait possible. Web, télé ou presse papier, la vie n’est jamais simple ni facile au pays des médias. Quiconque se lance dans l’aventure apprend tôt qu’il faudra avaler des couleuvres, surmonter des échecs. On croit certains jours avoir identifié la formule gagnante, avant de s’apercevoir que les expériences sont rarement reproductibles. Animés par la fierté d’avoir réussi l’impossible en faisant exister un nouveau média en Belgique francophone, nous avons aussi péché par excès de confiance, en lançant coup sur coup à l’automne 2020 un magazine sportif (Eddy) et une édition en néerlandais de Wilfried. Ce saut a bien failli avoir notre peau. Quatorze mois plus tard, nos caisses étaient vides. Nous étions le dos au mur, submergés par les factures à payer. Et si Wilfried a entre-temps pu trouver une respiration nouvelle (au prix de l’arrêt d’Eddy et de l’édition NL), c’est grâce à une mobilisation exceptionnelle de la société civile. Au cours de la campagne de sauvetage menée en janvier et février 2022, tant notre nombre d’abonnés que de coopérateurs et coopératrices a doublé, passant pour le premier à 3 400, et pour le second à 701.

Il serait toutefois trop facile d’imputer aux seuls Eddy et Wilfried NL la crise que vient de connaître notre petite coopérative de presse. Si le lancement hasardeux de deux nouveaux titres a précipité nos problèmes de trésorerie, le modèle était bien avant cela fragile. Et c’est bien cette notion de fragilité qui saute aux yeux quand on cherche à comprendre avec lucidité la réalité du journalisme aujourd’hui. Tenons-nous-en à deux médias créés en Belgique francophone depuis cinq ans, Wilfried (juin 2017) et LN24 (septembre 2019), on ne peut plus dissemblables à première vue. Quoi de commun en effet entre un magazine trimestriel papier et une chaîne télévisée d’info en continu ? Certaines similitudes sont pourtant frappantes : une audience en croissance, une « marque » reconnue, et malgré tout une difficulté à atteindre le break-even (l’équilibre des recettes et des dépenses). De guerre lasse, après plusieurs recapitalisations, les fondateurs de LN24 ont fait en décembre 2021 le choix de l’adossement au groupe IPM. Les chevilles ouvrières de Wilfried ont préféré maintenir coûte que coûte la voie du stand-alone, prolonger l’expérience d’un magazine qui appartient d’abord à ses fondateurs et fondatrices, à ses lecteurs et lectrices, par le truchement d’une coopérative.
Les causes de cette constante fragilité ? Elles sont multiples et connues. On ne les citera pas toutes. Il y a la disparition des magasins de journaux. Il y a la société ultra-connectée – le plus rude concurrent de Wilfried n’est pas Le Soir, encore moins Médor ou Imagine, mais Netflix. « La lecture comme l’écriture requièrent deux conditions : du silence et de la solitude. L’un comme l’autre sont en voie de disparition dans la société contemporaine », disait il y a quelques temps Régis Debray. À cette évolution civilisationnelle, s’ajoute en Belgique francophone une difficulté supplémentaire : l’étroitesse d’un marché de 4,5 millions d’habitants. Tout média, quel qu’il soit, bute contre cette réalité-là. Ces dernières semaines, j’ai souvent dû répondre à des personnes qui me demandaient : « Alors, Wilfried, ça ne marche plus ? » Le problème est ailleurs. La diffusion du magazine n’a cessé de grandir au cours de l’année écoulée (4 832 exemplaires pour le n°14, 4 879 pour le n°15, 5 165 pour le n°16, 5 245 pour le n°17). On ne pourrait rêver de meilleur signal : le public répond présent. Oui, il y a bel et bien un lectorat réel – et pas seulement dans nos fantasmes – pour le type de journalisme qui nous habite. Mais ça ne suffit pas.

La responsabilité des pouvoirs publics

Des médias comme Médor, Wilfried ou Imagine jouissent d’un taux de pénétration exceptionnel (le nombre d’exemplaires vendus rapporté à la population-cible), preuve qu’ils répondent à une vraie demande. Si la Belgique francophone comptait 68 millions d’habitants comme la France, nos 3 400 abonnés actuels seraient 51 000. Mais c’est un calcul qui n’a guère de sens, car c’est une équation dont nous ne sortirons jamais.
Dans ce contexte, il appartient aux pouvoirs publics en Belgique francophone d’ouvrir les yeux sur l’extraordinaire fragilité des médias, en particulier quand ils ont fait le choix de l’indépendance, et de mettre en œuvre des politiques plus ambitieuses pour les soutenir. Sans quoi ces médias mourront à petit feu, l’éventail des sujets couverts et des formats se rétrécira, leurs journalistes s’épuiseront ou quitteront le métier, dans l’indifférence. Il en va de la vitalité de la démocratie.

(Image de la vignette et dans l’article sous copyright de Wilfried.)

  1. L’association New6s, autour notamment de Michel Visart et de Yasmine Boudaka, promeut le journalisme constructif en Belgique francophone : elle organise notamment « une semaine de l’info constructive » à laquelle participent la plupart des rédactions (RTBF, RTL, Nostalgie, La Libre…).

François BRABANT

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