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Les revues : inutiles et (donc) indispensables

Renaud MAES et Christophe MINCKE

Ce numéro spécial avait notamment pour objectifs de questionner notre relation au débat public et l’apport de notre revue… de débat, mais également d’échanger avec d’autres rédactions (écrites et indépendantes) proches de Politique et qui, comme nous, entretiennent la vie démocratique en Belgique francophone. Et ce en leur posant deux questions : 1. Les magazines et revues sont-elles des lieux de débats ? et 2. Comment nourrissent-elles le débat public et participent-elles au débat démocratique ? Voici leurs réponses.

Cet article a paru dans le n°119 de Politique (mai 2022). Cette réponse fait partie d’un tout avec celles d‘Alter Échos, d’axelle, d’Imagine, de Wilfried, de DeWereldMorgen et de Sampol.

La Revue nouvelle (1945) « Une revue intellectuelle dans le débat démocratique » – D’origine chrétienne, revue indépendante proche du monde académique. Dix numéros par an, pas de journalisme, mais des réflexions intellectuelles sur les grands sujets de société contemporains.
www.revuenouvelle.be

Dans les conférences et les réunions où interviennent des « décideuse·eurs », on nous pose souvent la même question : « À quoi sert votre revue ? » Notre expérience n’a rien d’unique : cette question est adressée à toutes les revues, de plus en plus… toujours sur le même mode, qui implique pour nous de justifier notre existence par une plus-value spécifique que nous apporterions au monde social ou au débat public (si possible quantifiable et encodable dans un modèle de fichier Excel à imprimer et déposer en trois exemplaires), par la satisfaction des lectrice·teurs (mesurée grâce aux enquêtes de lectorat et aux chiffres de vente) et aussi, par notre diffusion qui devrait sans cesse augmenter (c’est qu’il importe de « se développer », d’être toujours dans une logique de « projet »).

Or, nous sommes convaincus que l’on ne fait pas une revue en se posant ces questions-là – en tout cas, pas une « revue intellectuelle » (pour utiliser une expression qui, bien que problématique, nous semble l’une des moins pires pour désigner ce que La Revue nouvelle tente de faire).

Le cœur d’une revue, c’est la volonté de construire un collectif pour réfléchir à des problématiques qui semblent pertinentes au moins à quelques-un·es de ses membres. Il s’agit avant tout de tenter d’élaborer une pensée complexe (ce qui n’empêche absolument pas qu’elle puisse être radicale) en jouant sur les dynamiques d’interactions entre autrice·teurs, mais aussi entre celleux-ci et les lectrice·teurs. Il ne s’agit donc pas de satisfaire des « consommatrice·teurs » de contenus, mais de susciter du débat, de l’échange et donc parfois, de pousser les lectrice·teurs « hors de leur zone de confort ». C’est à cette condition qu’un collectif d’intellectuel·les peut espérer se muer en un intellectuel collectif, devenant ainsi plus que la somme de ses parties.

Construire une revue intellectuelle, ce n’est donc pas élaborer un produit pour un public-cible. Nous ne faisons pas du marketing et quand nous tentons d’en faire, nous échouons lamentablement : ce n’est pas notre métier, n’en déplaise aux néomanageurs qui pullulent dans les sphères de pouvoir. Notre objectif est en effet de proposer à des personnes de s’associer à une démarche collective, notamment à travers la lecture de nos élucubrations plus ou moins heureuses. On ne peut et ne veut donc pas « découper » un « public » comme le font les commerciaux, que l’on bombarderait ensuite d’incitations à l’achat, ce d’autant moins que ce découpage impliquerait l’exclusion volontaire de segments sociologiques et le renforcement des inégalités culturelles, tout l’opposé de la construction d’un intellectuel collectif le plus ouvert possible.

Construire une revue intellectuelle, c’est aussi ne pas croire dans « l’info brute ». C’est partir du constat qu’il y a des personnes qui développent des points de vue singuliers sur l’information permettant de mieux l’analyser, souvent au prix de travaux sur plusieurs années, marqués par une grande exigence et une rigueur extrême. Partager leurs écrits permet, à notre sens, d’éclairer des enjeux qui ne sont pas évidents a priori, qui sont même parfois contre-intuitifs. On ne peut toutefois garantir que cela améliore la qualité du débat public et, plus encore, du débat politique. Tout juste pouvons-nous l’espérer. C’est le pari fondateur de la plupart des revues intellectuelles, c’est en tout cas celui posé par les pionniers qui, en 1945 – alors que la guerre n’était même pas terminée –, ont jugé crucial de produire La Revue nouvelle, la positionnant d’emblée comme une revue de débats et d’analyse.

Construire une revue intellectuelle, c’est enfin une démarche de résistance dans une société marquée par de puissantes vagues d’anti-intellectualisme. Celle-ci se marque de la façon la plus évidente par l’occupation par les fast-thinkers populistes de droite et leurs inepties des plateaux des chaînes d’information continue et, de plus en plus, de l’audiovisuel public. Mais, au-delà de ces figures médiatiques, la majorité des politiques se sont convertis à la doctrine néomanagériale, laquelle est par essence opposée à toute démarche intellectuelle, puisqu’elle pose le primat d’un calcul d’utilité immédiate. C’est ce calcul qui se donne à voir dans la question évoquée ci-dessus : « À quoi servent vos revues ? ».

Prenons un exemple. Nous avons plusieurs lectrice·teurs qui émargent à des CPAS et à qui il est dès lors interdit de renouveler leur abonnement à la revue : ce n’est pas une dépense « essentielle ». Il est inutile de lire quand l’objectif est de s’activer afin de trouver un emploi, ou, plus exactement, de multiplier les démarches pour en chercher un désespérément. De la même manière, dans un contexte de réduction de leurs moyens, les bibliothèques publiques sont aussi interrogées : est-ce bien utile de mettre une revue à la disposition du public, ne ferait-on pas mieux de se préoccuper de choses plus essentielles ?

Ces interrogations quant à l’utilité des revues sont ancrées dans un présentisme revendiqué, celui de l’urgence, de l’objectif du moment, des impératifs de l’instant. Or, lire une revue (tout comme la produire) nécessite énormément de temps. Car il faut du temps pour entrer dans une pensée, et pour penser par soi-même, comme aimait à le souligner Pierre Bourdieu.

Plus encore, nos revues, par l’accumulation de publications, de réflexions, de reformulations contribuent à réinsérer les préoccupations du moment dans une perspective temporelle large et résistent à la tentation de voir dans chaque péripétie un évènement qui n’a de sens que par lui-même. C’est de l’accumulation de ces strates de réflexions que peut émerger une vision d’ensemble et un témoignage livré aux générations à venir.

Un garde-fou contre la barbarie

Mais en fait, peut-être faudrait-il renverser la question et demander à toustes celleux qui s’inquiètent qu’une revue aussi inutile puisse encore subsister : « À quoi pensez-vous qu’elle puisse servir ? ». Bien sûr, on risque de prime abord d’obtenir une réponse qui recycle les poncifs de « la diffusion de la culture », du « pluralisme des médias » et, enfin, de « l’importance du débat ». Mais en insistant un petit peu, on se rend rapidement compte qu’une revue intellectuelle est une belle source d’emmerdements (réels ou fantasmés) pour toustes celleux qui exercent le pouvoir. Les revues, avec leur maniaquerie du questionnement, leur habitude de multiplier des points de vue, leur méfiance ontologique pour l’évidence, font obstacle à la rassurante répétition des évidences du temps qui sont autant de paravents masquant des choix idéologiques : « there is no alternative », « c’est l’Europe qui le veut », « on a toujours fait comme ça », « c’est une question de bon sens ».

Ce n’est pas un hasard si les populistes de droite, dans leur lutte revendiquée pour l’hégémonie culturelle, visent si fréquemment les revues ; si nous sommes accusé·es d’héberger « la pensée woke » quand nous publions un article sur les nouvelles formes de l’homophobie, de pratiquer « la cancel culture » quand nous refusons un article caricaturant les positions en présence en matière de décolonisation. C’est que, dans nos pages – comme dans celles de la plupart des revues intellectuelles, y compris celle où nous publions cette contribution –, on trouve nombre d’antidotes aux idées creuses.

Plus encore, en faisant le pari de la réflexion des lectrice·teurs, de leur volonté de savoir, de leur curiosité – ce qui implique de continuer à publier des textes exigeants – on ne fait pas que leur donner des outils : on leur permet de construire véritablement leur propre point de vue, en autonomie. Ce faisant, nous opérons à l’inverse des nombreux dispositifs virtuels qui, à coup de nudges et autres algorithmes de recommandation, infantilisent les individus, limitent leur point de vue, les poussant sans cesse à suivre leurs « émotions » parfaitement conditionnées. Il ne s’agit pas ici d’opposer la Raison aux instincts, débat d’un autre siècle, mais bien de questionner nos affects et nos vécus en évitant les évidences doctrinaires, singulièrement celles qui se fondent sur l’amplification des angoisses.

Les revues sont donc des garde-fous contre la barbarie portée par des fantasmes haineux transmués en concepts médiatiques et politiques, eux-mêmes repris par des hordes de gestionnaires peu enclins à questionner le monde qui les entoure, ses présupposés et ses dangers. En fin de compte, le fait que lesdits gestionnaires peinent à voir l’utilité de nos publications est peut-être le signe le plus évident de leur caractère indispensable.

(Image de la vignette et dans l’article sous copyright de la Revue nouvelle.)

Renaud MAES

Anciennement rédacteur en chef de La Revue nouvelle et professeur.


Christophe MINCKE

Codirecteur de La Revue nouvelle.


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