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SamPol, une revue de débat pour les progressistes de Flandre

Ce numéro spécial avait notamment pour objectifs de questionner notre relation au débat public et l’apport de notre revue… de débat, mais également d’échanger avec d’autres rédactions (écrites et indépendantes) proches de Politique et qui, comme nous, entretiennent la vie démocratique en Belgique francophone. Et ce en leur posant deux questions : 1. Les magazines et revues sont-elles des lieux de débats ? et 2. Comment nourrissent-elles le débat public et participent-elles au débat démocratique ? Voici leurs réponses.

Cet article a paru dans le n°119 de Politique (mai 2022). Cette réponse fait partie d’un tout avec celles d‘Alter Échos, de La Revue nouvelle, d’axelle, d‘Imagine Demain le monde, de Wilfried et de DeWereldMorgen.

Samenleving & Politiek « SamPol » (Société & Politique – 1994) n Mensuel politique flamand de tradition socialiste mais indépendant, situé au croisement des milieux intellectuels et politiques. Sa ligne éditoriale est proche de celle de la revue Politique.
www.sampol.be

Jusqu’en 1999, on trouvait en première page du quotidien De Standaard, le plus grand journal flamand de qualité, les initiales AVV-VVK en forme de croix, signifiant Alles voor Vlaanderen, Vlaanderen voor Kristus, « Tout pour la Flandre, la Flandre pour le Christ ». Si cette époque est maintenant bien révolue, on peut difficilement qualifier le paysage médiatique flamand actuel de très progressiste.

Néanmoins, il y a en Flandre un éventail riche mais éclaté de revues, qui ne sont sans doute pas très connues en Belgique francophone. Il y a des mensuels politiques comme Samenleving & Politiek et De Gids op maatschappelijk gebied[1.Équivalent du MOC (NDT).]. Il y a aussi des revues trimestrielles comme Oikos, Apache Magazine et Lava Magazine (proche du PTB). À côté de cela, on trouve toute une série de revues culturelles comme De Lage Landen, De Witte Raaf, rekto:verso, et bien d’autres, qui sont réunies sur le plan professionnel sous la coupole Folio. Enfin il y a les sites web progressistes DeWereldMorgen.be, Apache.be, Sociaal.net, Uitpers.be, etc. Chaque revue ou site web a un public spécifique et un champ d’action propre. Ensemble, ils offrent une palette variée de médias progressistes. Cela étant dit, le périodique le plus lu reste la revue catholique Kerk & Leven. À nouveau, on peut observer que nous venons de loin en Flandre.

En dépit du fait que, depuis peu, certains sites web comme Apache.be éditent également des revues, il n’est pas évident pour des revues de subsister dans le paysage médiatique actuel. Les journaux sont dans les mains de grands groupes médiatiques qui sont actifs aussi bien en Belgique qu’aux Pays-Bas. Les synergies entre les rédactions belges et néerlandaises permettent de faire des économies appréciables : ainsi nous voyons régulièrement des articles du Volkskrant paraître dans De Morgen et des articles de NRC dans De Standaard. De plus, les journaux bénéficient d’avantages importants de la part des pouvoirs publics, comme par exemple des tarifs préférentiels pour les frais postaux. Compte tenu de leurs budgets et de leur nombre de lecteurs, le combat est inégal pour les revues. Enfin, avec leur nombre croissant de suppléments du week-end, les journaux offrent leurs propres « revues ».

Malgré tout, les revues ont vraiment leur place dans le débat de société. Comment le font-elles ? En se concentrant sur leurs propres sujets de niche, en offrant des analyses approfondies et des éléments de contexte, en réalisant du journalisme d’investigation, et en traitant des sujets qui n’apparaissent pas dans l’univers médiatique commercial. Les revues peuvent traiter des thématiques qui ne génèrent pas assez de « clics » pour les grands groupes médiatiques. Prenons un exemple : le dossier de la prochaine privatisation du secteur des soins de santé, qui se trouve pour le moment sur la table du gouvernement flamand, a été abordé d’abord par différents sites web et revues (parmi lesquelles SamPol) avec le soutien de différentes organisations de la société civile, avant d’être repris par les médias « mainstream ». Ce fut le même processus pour le dossier immobilier suspect dans lequel le Collège communal d’Anvers était impliqué, qui fut d’abord mis en lumière par le site Apache.be.

Comment SamPol nourrit le débat public ?

La revue SamPol a connu une longue histoire. Elle a d’abord été éditée, à partir de 1954, sous le nom de Socialistische Standpunten, « Points de vue socialistes ». D’abord par le BSP (Belgische Socialistische Partij), puis par le SP (Socialistische Partij). La revue ne touchait que des associations de terrain très liées au parti, et la décision fut prise en 1994 de la relancer en temps que revue indépendante sous le nom de Samenleving & Politiek. En 2000, la revue fut accueillie par la fondation indépendante Gerrit Kreveld, qui est restée jusqu’aujourd’hui son éditeur. Ce furent le rédacteur en chef de l’époque, Koen Raes, décédé depuis lors, et Herman Balthazar, le président de l’époque de la fondation Gerrit Kreveld, qui menèrent cette transition à bon port. Le comité de rédaction de la revue travaille donc aujourd’hui en totale indépendance.

La fondation Gerrit Kreveld est une fondation indépendante qui a pour objectif de promouvoir les idées social-démocrates. Contrairement à sa revue-sœur des Pays-Bas, Socialisme & Democratie, Samenleving & Politiek n’est donc pas éditée par le service d’études d’un parti. Cela peut occasionner de temps à autre des tensions avec les partis proches avec lesquels nous entretenons de bons contacts. Il nous arrive de recevoir un appel mécontent d’un porte-parole.

Avec Vooruit (auparavant SP.A), l’histoire récente est plus agitée. Vooruit a des rapports amour-haine avec SamPol, parce que la critique venant de son « propre mouvement » fait toujours plus mal. Sous la présidence de Bruno Tobback, il y eut des tensions. Son président actuel, Conner Rousseau, considère avec un certain dédain cette revue « intellectuelle », même si les relations avec les élus et le service d’études de Vooruit se sont aujourd’hui normalisées.

SamPol se positionne comme une revue au carrefour des mondes politique et universitaire[2.Le texte original parle de « la rue de la Loi », expression fréquemment utilisée par les médias flamands pour désigner le monde politique, et de la « rue de l’Université ». (NDT)], avec beaucoup de contributions provenant des milieux académiques. Nous essayons d’être une revue de débat d’idées pour les progressistes flamands. Notre objectif est de fournir des analyses et des opinions aux élus, aux militants syndicaux, aux bénévoles, aux membres des organisations de la société civile, aux progressistes motivés, etc., qui puissent les aider dans leur engagement quotidien. Samenleving & Politiek a un noyau dur de lecteurs. Mais en même temps, on ne peut nier que le phénomène de recul de la lecture est de plus en plus présent, même dans les milieux politiques. Notre constat est que trop peu de parlementaires et d’élus progressistes lisent encore des revues idéologiques.

Or c’est naturellement l’ambition de SamPol : peser dans le combat idéologique qui se déchaîne aujourd’hui. Nous y arrivons de mieux en mieux depuis 2018 et la refonte complète de notre site web et de notre revue. À côté de celle-ci, nous développons donc notre outil en ligne. Alors que certains sites web reviennent à l’édition d’une revue, Samenleving & Politiek opère un mouvement inverse en accordant plus d’attention à ce qui se passe en ligne. Même si la revue reste notre enseigne principale.

Comment SamPol participe au débat démocratique ?

Reconnaissons-le : une revue comme Samenleving & Politiek, où les auteurs reçoivent un espace pour rédiger des analyses argumentées, fonctionne à contre-courant d’un paysage démocratique où ce sont les slogans qui font mouche et les clics qui dominent. Aujourd’hui, le combat politique a surtout lieu dans les médias sociaux, là où les journalistes trouvent aussi de l’intérêt pour leurs propos. Les suites de discussions qui occasionnent le plus de tourbillons sur Twitter sont débattus le soir même dans les programmes d’actualités télévisuels et sont repris le lendemain dans les journaux.

Prenons l’exemple du débat sur le terme « woke ». Souvent l’utilisation de woke n’est rien de plus qu’un prétexte pour l’extrême droite en vue de stimuler des sentiments d’angoisse et de xénophobie. Les discussions sur le « wokisme » deviennent cependant virales sur les réseaux sociaux. Certains médias font tout pour incorporer le plus souvent possible le terme woke dans leurs titres. Cela amène des clics. C’est un phénomène que nous observons aussi à SamPol. Ainsi, l’article de notre revue le plus lu en 2021 fut consacré au wokisme. Ce n’est certainement pas le meilleur texte que nous ayons publié au cours de cette année, mais il a été énormément lu et partagé.

En même temps, il nous faut aussi nuancer cette image sombre de l’état du débat démocratique. Ainsi les esprits sont en train de mûrir sur le plan socioéconomique en Flandre, et c’est un constat agréable pour une revue progressiste. Comme déjà évoqué, nous essayons avec Samenleving & Politiek de rester, dans la mesure du possible, à l’écart des combats culturels et identitaires. Nous mettons essentiellement l’accent sur les thématiques socioéconomiques, comme la sécurité sociale, la fiscalité, les pensions, les soins de santé, etc. Et que constatons-nous ces dernières années ? Qu’un grand nombre d’approches progressistes concernant les thématiques socioéconomiques sont devenues « mainstream » !

Je m’explique. Il est généralement admis que la gauche se trouve « sur la défensive » et que l’on s’attaque « de toutes parts » aux « dogmes » classiques de la gauche. Ce récit est en fait dépassé car c’est plutôt l’inverse qui se produit : dans le domaine socioéconomique, les « dogmes » de gauche ne s’écroulent pas et semblent au contraire devenir de nouveau un bien commun. Ainsi, trois flamands sur quatre trouvent les syndicats nécessaires pour défendre leurs droits sociaux. La plupart des gens attachent beaucoup d’importance à leur sécurité sociale. Après la crise sanitaire, chacun est devenu conscient de l’importance de soins de santé performants et de services publics efficaces. Et même sur le plan fiscal, une grande majorité estime que ce sont les épaules les plus fortes qui doivent porter les charges les plus lourdes. Swiss Leaks, Lux Leaks, Panama Papers… ce sont de nouveaux termes dans notre vocabulaire. L’opinion publique flamande est de plus en plus sans pitié pour ce type de fraude fiscale.

Pour faire court : une sécurité sociale forte, des salaires minimum plus élevés, des investissements publics massifs pour sortir de la crise, des impôts plus élevés pour les riches… selon les sondages, nous sommes de plus en plus nombreux à en être partisans !

Le débat démocratique, et surtout la manière venimeuse dont il est mené sur les réseaux sociaux, peut conduire à un certain découragement. Mais sous la surface du ressentiment, nous constatons un con­sensus de plus en plus large autour des opinions socioéconomiques progressistes. La population nous suit et cela donne du courage. C’est un combat de fond que nous continuerons à mener avec Samenleving & Politiek.

Traduction du néerlandais : Jean-Paul Gailly

(Image de la vignette et dans l’article sous copyright de SamPol.)