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Le Hirak : nouvelle étape révolutionnaire de la démocratisation algérienne

Ghaliya N. DJELLOUL

Ce 21 février, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a dissous la chambre basse du Parlement, ouvrant la voie à de nouvelles élections. Cette décision a été suivie par la libération de dizaines de détenus d’opinion, à la veille du deuxième anniversaire du Hirak. Dans cet article, la sociologue Ghaliya Djelloul décrit la manière dont ce mouvement populaire a changé radicalement la politique algérienne et comment les citoyen·nes ont refondé un corps politique agissant à travers les mobilisations pacifiques.

Le Hirak algérien, qui démarra le 16 février 2019 à Kherrata et s’étend dès le 22 février, est un soulèvement de masse d’une ampleur inédite dans l’histoire de l’Algérie indépendante. Déclenché par la candidature surréaliste à un cinquième mandat d’un président malade et invisible, ce mouvement de contestation populaire réclame l’exercice effectif de la citoyenneté et la fin de l’état de non-droit1. Face à un régime constitué d’une coalition de groupes d’intérêts (militaire, présidence, services de renseignement), qui gouverne à travers une économie et une culture de la rente et simule une façade civile pour légitimer un pouvoir autoritaire2, ce mouvement n’a eu de cesse de réclamer une « Algérie libre et démocratique », c’est-à-dire entre autres revendications : la séparation des pouvoirs, la primauté du pouvoir civil sur le militaire, l’indépendance de la justice, le respect des libertés individuelles et collectives, une indépendance vis-à-vis des intérêts économiques des grandes puissances mondiales3, etc.

Alors qu’à court terme, le confinement lié au Covid-19 l’a plongé dans une impasse politique, et que le régime gagne du temps et amplifie sa répression tout en détournant à son profit le symbole du Hirak qualifié de « béni » pour faire mine de répondre aux aspirations du peuple, j’aimerais souligner quelles sont à mes yeux les contributions majeures du Hirak au processus de construction de l’État-nation et de démocratisation en cours depuis plusieurs décennies en Algérie.

De nouvelles solidarités pour une transition démocratique

À travers des marches hebdomadaires tenues sur l’ensemble du territoire, durant plus d’un an, et réunissant des centaines de milliers de personnes, c’est un changement pacifique du système politique qui est réclamé par les citoyen·nes algérien·nes. Face à cette boite de pandore qui ne cessait de prendre de l’ampleur, le régime a d’abord sacrifié quelques figures honnies de l’ère Bouteflika (dont l’ancien président lui-même) et a veillé à maintenir une façade civile, tout en affirmant la centralité de l’institution militaire pour garantir la continuité de l’État4.

Ainsi, malgré l’incessante répression à laquelle le mouvement a fait face dès l’origine, il n’a cessé de faire converger vers lui des groupes divers, faisant naitre de nouvelles solidarités qui forment un front citoyen5, 23 | 2020, mis en ligne le 10 décembre 2020.], uni pour une transition démocratique pacifique. Malgré les tentatives de structuration et de récupération, le Hirak a toujours revendiqué son horizontalité, favorisant l’organisation de pôles (société civile, étudiant, féministe, comités de quartier, etc.), à l’origine de nombreuses initiatives politiques (scénarios de transition, constituante, etc.). Celles-ci restèrent perpétuellement inaudibles pour le régime, qui n’a eu cesse d’imposer son agenda : tenir l’élection présidentielle du 12 décembre 2019, initialement prévue le 18 avril 2019 et plusieurs fois reportée. La mobilisation pour empêcher ce scrutin fut très forte, aussi bien en Algérie qu’à l’étranger. Finalement, Abdelmadjid Tebboune, ancien Premier ministre d’Abdelaziz Bouteflika, est élu président de l’Algérie dès le premier tour du scrutin, marqué par une très forte abstention.

Malgré les tensions inhérentes au champ politique algérien, le Hirak s’est poursuivi jusqu’au déclenchement de la pandémie mondiale, qui l’a privé de ses lieux d’expression et de matérialisation que sont les espaces publics urbains6. Depuis lors, il se maintient dans les subjectivités de ses acteur·rices, et les mobilisations en ligne pour soutenir les personnes détenu·es d’opinion (manifestant·es, bloggeur·ses ou journalistes7) ou lancer de nouveaux médias (à l’instar de radio corona internationale) ou initiatives politiques. Depuis l’impressionnante manifestation du 16 février 2021 à Kherrata8, ainsi que le rassemblement qui a eu lieu à Paris le dimanche 219, les marcheur·ses semblent plus que jamais déterminé·es à poursuivre sa quête de l’état de droit.

Un mouvement pacifique qui prend la forme d’un jaillissement révolutionnaire

Dans la continuité des manifestations et des mouvements d’octobre 198810, du printemps berbère de 2001, des mobilisations dans la région en 2011 qui ont réouvert le champ des possibles, ou celles contre le gaz de schiste au Sud en 2015, des grèves sectorielles des professeur·es et étudiant·es, les marcheur·euses algérien·nes du Hirak ont réclamé au moins deux fois par semaine, dans les grands centres urbains comme les villes secondaires du pays, la souveraineté du peuple algérien sur son territoire. En cela, ils et elles ont témoigné de leur fidélité à la mémoire des générations précédentes (des combattant·es de la guerre de libération, aux militant·es d’octobre 1988, ou encore des victimes de « la décennie noire », etc.), en se remémorant leurs morts et en leur rendant leur dignité. Ces actes de « mises en mémoire collective »11 ont non seulement permis de déposséder le régime de sa rente historique, mais également de rompre avec un imaginaire de violence en sortant du déni12 dans lequel l’amnistie de la « guerre contre les civils »13 (c’est-à-dire une lutte entre l’armée et des milices civiles qui a ciblé la population) décidée par le régime a plongé la société.

En adoptant la non-violence comme pratique, le Hirak a rendu possible un espace par-delà la polarisation politique dans laquelle furent maintenues les générations précédentes, permettant la naissance d’une voie de sortie pacifique des traumatismes du passé. Grâce à ce laboratoire citoyen, d’autres ruptures sont nées comme la proclamation de l’unité du pays tout en célébrant le pluralisme culturel et politique de la société, allant à rebours de toutes les tactiques de division du régime sur base régionaliste et clanique.

Pluralisme (ou refus de l’homogénéisation et de l’unanimisme caractéristique de la conception de la nation imposée par le régime) et silmiya (ou refus de la violence comme lieu de fondation de l’imaginaire national et du lien politique) constituent donc les deux voies à travers lesquelles le Hirak participe à faire évoluer la conception de la nation algérienne : en revendiquant une appartenance égale dans le corps politique à des catégories multiples aux identités plurielles et en permettant d’imaginer un avenir en commun par le renoncement à la violence.

Silmiya (pacifisme), le cadre d’une transition politique démocratique

La non-violence du Hirak, portée principalement par la jeunesse, procède ainsi d’une volonté de faire union en tant que peuple afin de pacifier un champ politique jusqu’ici contrôlé ou manipulé par la violence et/ou la cooptation du régime. Au fil des semaines, grâce à cette manière de fabriquer du lien politique, le Hirak a transformé un soulèvement populaire en un processus qui a marqué l’entrée de la société algérienne dans une ère nouvelle. Bien que nommée révolution du sourire, cette mobilisation relève en réalité d’une forme de désobéissance civile car elle procède d’un refus d’obéir à l’interdiction de manifester et de remettre sa part de souveraineté à un régime illégitime, nécessaire pour que son pouvoir s’exerce. C’est grâce à l’expérience des libertés individuelles (expression, mouvement) et collectives (association, manifestation) que les marcheur.se.s ont transformé les centres urbains en espaces véritablement publics, nouant des solidarités qui les ont renforcé pour poursuivre le mouvement, toutes les semaines, malgré la répression croissante.

Démarrant dans les espaces numériques grâce aux brèches d’espaces publics discursifs (débats, slogans…) qui circulent sur les réseaux sociaux, ce mouvement a d’abord permis l’expression, l’échange, le dialogue et le débat, entre citoyen·nes, produisant une socialisation qui les a projeté·es de manière accélérée en dehors de l’espace-temps du système politique. Aspirant à un changement radical, la dynamique induite par la mise en mouvement des esprits – avant les corps – a permis de recouvrer et se réapproprier un imaginaire et un langage puisé dans l’histoire et la mémoire collective, à savoir le rêve d’indépendance et la poursuite de la décolonisation. La puissance de cet héritage a généré le sentiment qu’aucun retour en arrière n’était plus possible et que le Hirak s’inscrivait bien dans un processus historique inéluctable.

En occupant parallèlement les centres urbains, transformés en agoras à ciel ouvert, les marcheur·euses ont uni leurs voix pour faire tomber la façade civile derrière laquelle se masque le régime militaire. Ils ont ainsi fait naitre des espaces publics, au sens politique, qui leur ont permis de prendre place en tant que citoyen·nes, reliés par un lien civil qui dépasse le triptyque nationaliste (islamité, arabité et algérianité). Scandant par exemple « Les généraux, à la poubelle, et l’Algérie obtiendra son indépendance ; Tebboune président illégitime ; Nous prendrons au sérieux votre constitution, quand vous prendrez au sérieux notre révolution » et chantant en cœur « silmiya, silmiya » leurs voix ont surmonté la peur pour neutraliser l’hostilité des forces de l’ordre et la culpabilité à laquelle la propagande du régime tentait de les réduire.

Lors de ces manifestations, qui prenaient la forme de marches, ils et elles apprenaient à se faire confiance et à faire corps commun, et par l’expérience de leur puissance individuelle et collective, à recouvrer une dignité usurpée14. Visible dans la coprésence mixte (genre, âge, classe, ethnicité), le Hirak refusait l’homogénéité ou l’exclusion, désarmant ainsi un régime qui gère la société « en la plaçant “en guerre contre elle-même” »15. Ainsi, par-delà les appartenances ethniques et communautaires habituellement si clivantes, l’expérimentation de la citoyenneté nourrissait un lien de solidarité en unissant des personnes qui connaissent des situations d’oppression différentes, car elle s’attaquait à la source de toutes leurs divisions. Dès lors, il ne s’agit plus de définir l’identité des Algérien·nes, mais de leur permettre d’exprimer leurs identités, en leur offrant un cadre (espace public) pour exercer leurs libertés (lieux de manifestation, bureaux de vote, médias pour s’exprimer, etc.).

Lutte multigénérationnelle et émergence d’une nouvelle jeunesse

Freiné en plein élan, ce mouvement a indéniablement servi de laboratoire à une nouvelle génération pour se politiser, en permettant la transmission d’une mémoire collective et le partage de l’exercice pratique d’une action collective. Dans ce processus, les jeunes (les étudiant·es, les supporters de foot, les artistes, etc.) – toutes classes confondues – se sont mués en acteur·rices clés dans la construction d’une Algérie libérée d’un régime autoritaire et d’une culture de la rente. À partir des stades de foot, la composante populaire s’est placée en précurseure du mouvement dont elle a écrit et chanté les plus beaux hymnes du mouvement populaire, exprimant sa souffrance avec lucidité, courage et détermination. Sortant tous les mardis pour porter les revendications du mouvement, et donner le ton aux marches du vendredi par ses chants et ses slogans, la composante étudiante a également constitué un moteur du mouvement populaire. Enfin, en se montrant prudents face à toute tentative de récupération d’initiatives politiciennes ou de structuration provenant d’une société civile instituée, les nombreux groupes et collectifs de jeunes formés dans le sillage du Hirak ont réclamé une forme d’autonomie, se montrant garants du maintien de l’esprit pluriel et horizontal du mouvement.

Semaine après semaine, ces jeunes femmes et hommes ont su déjouer les ruses du régime visant à diviser le mouvement populaire en faisant preuve d’humour et de créativité pour contester ses discours et sa propagande ou retourner sa violence (comme ce jour où ils demandent du shampoing aux forces de l’ordre qui les arrosent avec des canons à eau)16. Grâce à leur sens de la solidarité et de l’autocontrôle, cette jeunesse constitue donc indéniablement une force de renouvellement de l’horizon et de l’imaginaire politique, mais également d’assainissement et de pacification des pratiques sociales. Espérons que cette nouvelle génération soit placée aux premières loges pour propulser la deuxième vague du Hirak, et garantir l’échec de toutes les tentatives de survie du système. Que cette génération ne soit plus sacrifiée mais dignifiée, qu’elle constitue une voie de passage vers un autre régime qui répondra enfin aux aspirations de dignité des citoyen·nes algérien·nes.

En attendant le printemps, remémorons-nous le Hirak

Nul ne sait de quoi l’avenir sera fait, mais il est certain que cette expérience collective aura non seulement laissé des traces dans les mémoires individuelles, mais aussi forgé de nouvelles ressources dans la société algérienne. Le jaillissement de cette lumière, malgré les multiples traumatismes portés génération après génération, a prouvé qu’elle n’était plus figée dans son passé, mais en chantier et en mouvement. Sous l’appellation de « peuple », c’est un renouvellement de l’imaginaire national et du lien civil qui est en cours.

Cette jeunesse qui a fait preuve de courage et de force pour réclamer un meilleur avenir pour elle-même, prouve que le régime perd de manière croissante son emprise sur la société. D’ailleurs, alors que la situation reste figée dans l’incertitude à court terme, les initiatives politiques se sont poursuivies en ligne et on constate des signes de retour en rue du Hirak. À l’avenir, de nombreux facteurs à l’échelle internationale, régionale ou nationale pourraient également faire évoluer le rapport de force et créer de nouvelles brèches que ce mouvement pourrait exploiter pour poursuivre le chantier de l’édification d’un état de droit.

Aussi, il est important de nous rappeler aujourd’hui que le Hirak n’est pas un événement qui serait parti comme il est arrivé, un peu comme par effraction, mais une étape dans la construction de la nation algérienne, celle de l’émergence d’un pouvoir civil, qui marque la fin de l’emprise du régime postcolonial sur le champ politique. Dépassant l’horizon d’une nation homogène, le Hirak concilie pacifisme et pluralisme, rendant enfin possible la mise en place d’un état de droit et l’exercice des droits politiques par les citoyen·nes de ce pays.

(Image de la vignette et dans l’article sous CC-BY-SA 4.0 ; photographie d’une manifestation à Alger le premier mars 2019, prise par Adjer.)

  1. Lahouari Addi. « Le système de pouvoir en Algérie, son origine et ses évolutions », Confluences Méditerranée, vol. 115, n°4, 2020, pp. 103-113.
  2. Massensen Cherbi. « Les mécanismes constitutionnels de l’autoritarisme algérien face au Hirak », Mouvements, vol. 102, n°2, 2020, pp. 166-176.
  3. Laurence Thieux et Miguel Hernando de Larramendi. « Le discours de la non-ingérence à l´épreuve des transformations politiques en Algérie », Confluences Méditerranée, vol. 115, n°4, 2020, pp. 115-128.
  4. Saphia Arezki. « Quand l’armée algérienne occupe le devant de la scène politique. Retour sur des phases de transition depuis 1962 », Mouvements, vol. 102, n°2, 2020, pp. 147-156.
  5. Louisa Dris-Aït Hamadouche, « Algérie 2019 : Hirak algérien. Des ruptures confirmées et des réconciliations inattendues », L’Année du Maghreb [En ligne
  6. Ghaliya Djelloul et Aniss Mezoued, « Les ressorts spatiaux de la mobilisation révolutionnaire à Alger », Forum vies mobiles, 2019.
  7. Lire l’Appel « Pour la Libération des Détenus du Hirak ».
  8. Lire cet article dans El Watan.
  9. Écouter ce reportage sur Radio M.
  10. Contestation qui a débouché sur le droit au multipartisme, aux libertés syndicales, à la liberté d’association et de la presse.
  11. Duncan S. A. Bell, « Mythscapes : memory, mythology, and national identity », The British Journal of Sociology, March 2003 : 54/1, pp.63-81.
  12. Salima Mellah. 2004. « Les droits de l’Homme dans la crise politique algérienne », Confluences Méditerranée 4 (51) : 11–22.
  13. Marie-Blanche, Tahon. Algérie : la guerre contre les civils. Québec : Nota Bene. 1998.
  14. Sarah Adjel-Debbich et Ghaliya Djelloul. « Par-delà son passé, le futur de l’Algérie sera-t-il révolutionnaire ? Mémoire, vérité et justice comme enjeux de la société civile », Euromesco Policy Brief, 2019.
  15. Citation de Fatma Oussedik dans Liberté.
  16. Karim Ouaras. « Le Hirak algérien ou l’émergence d’une rhétorique de rupture. Le cas d’Oran », Mouvements, vol. 102, n°2, 2020, pp. 22-34.

Ghaliya N. DJELLOUL

Sociologue, chercheuse associée au CISMOC (Centre interdisciplinaire d'études de l'Islam dans le monde contemporain), UCLouvain.


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