Recherche sur le site

Politique Actu
Actu

Non, la gauche ne place pas l’humain avant l’économie

Jean-Sébastien PHILIPPART

Contre la pensée dominante, tentons ici d’esquisser, à notre façon et à partir d’un texte assimilant Ecolo au PTB, ce que seraient les grandes lignes d’un petit manifeste de gauche par gros temps.

Dans un récent papier, Étienne Dujardin s’attaquait à Écolo en l’amalgamant dès l’abord au PTB. Le sophisme, court-circuitant la réflexion, se voulait efficace.
[Prémisses] Au sujet du plan de déconfinement, les propos critiques d’Écolo supposaient que le gouvernement ait voulu « faire passer l’économie avant l’humain » ; or une telle affirmation est digne du PTB. [Conclusion] Elle se discréditait donc d’elle-même.

Passons sur les termes circonstanciés de la polémique pour nous intéresser aux ressorts du discours, en tant qu’il s’avère emblématique d’une posture où se tiennent désormais ceux qui se disent « libéraux ».

L’hégémonie du Centre

Dans les années 80, la gauche se démobilise et est aspirée par le réalisme de droite. S’institue un centre hégémonique. Celui-ci se révèle capable tout au plus d’oscillation entre volonté d’encadrer le capitalisme et volonté d’en libérer toujours mieux les forces. Mais au fond, l’agitation est bien celle d’un alignement : au regard du Centre, le capitalisme globalitaire n’est pas seulement une réalité, il est devenu la réalité. On se souvient de l’antiphrase prônée par Guy Spitaels : un « socialisme du possible ». Il s’agit de s’adapter aux défis du monde moderne, nous explique la novlangue.

L’ennui de la pensée unique où s’absorbe le Centre tient au fait qu’elle n’a rigoureusement rien à dire, puisque l’essentiel est par avance programmé. Pour se donner l’impression d’exister, le Centre a dès lors besoin de l’extrême-droite et de la gauche radicale.

Si les extrêmes n’existaient pas, il faudrait les inventer

Grâce au nationalisme (d’extrême droite) en effet, le Centre peut parer la mondialisation de supposées vertus. En réalité, sous les barrages d’indignation devant le racisme, le milieu est plutôt poreux : la surenchère extrême-droitiste permet d’adopter au centre des mesures passant pour modérées.

Comme le Centre ne se déplace que sur le terrain de la morale, puisqu’il est une non-politique, se servir de la gauche radicale comme d’un repoussoir exige une autre forme de mauvaise foi. Ainsi, le Centre pourra faire montre de paternalisme en accusant la gauche radicale d’utopisme. Comme si le terme d’utopie rabaissait de lui-même le désir qu’il porte. Ce (pseudo) discrédit est pourtant nécessaire : il semble légitimer qu’il n’y ait pas d’alternative. Au regard du Centre, la démagogie serait ainsi le moteur de toute utopie sociale.

Le Centre pourra se montrer davantage autoritaire : il cherchera à rabattre formellement la gauche radicale sur l’extrême-droite, en qualifiant la première de discours extrémiste (donc ultraviolent). Le Centre produira alors sciemment la confusion entre radicalité et radicalisme.

La radicalité de la gauche

En réalité, il n’y a de gauche que radicale. Malgré sa pluralité, la gauche s’appuie sur deux propositions qui rendent compte de sa radicalité.

[Proposition1] Les individus sont par nature des êtres de relations. Être, c’est être en relation. Par conséquent, la solidarité ne vient pas par surcroît : elle est le principe même qui constitue à la fois le fondement et l’horizon de toute société.
[Proposition 2] Les individus sont toujours déjà pris dans des institutions et/ou des jeux de pouvoir, tels que nous sommes beaucoup moins « libres » que ce que nous nous imaginons spontanément. Par conséquent, la liberté consiste à travailler à nous émanciper de l’aliénation qui menace toujours.

Le conditionnement capitaliste

Marx y a insisté : le travail ne consiste pas seulement à produire quelque chose, il est une façon pour l’humanité de se produire elle-même. Mais, en vertu de la Proposition 2, chaque époque conditionne le travail à sa manière.

Qu’est-ce qui caractérise alors les conditions de notre époque dominée par le capitalisme ? Réponse : la prolétarisation des travailleurs, c’est-à-dire leur négation. En régime capitaliste, cette négation du travailleur passe par deux inversions.

D’une part, le « travailleur » prolétarisé ne se sert pas d’outils de production : il est devenu l’instrument d’un processus dont la production se dérobe immédiatement dans les arcanes de la spéculation. Aussi, le prolétaire ne cultive aucun savoir-faire : il est employé, comme n’importe qui, à appliquer des procédures standardisées et ajustées aux indicateurs de performance.

D’autre part, la novlangue que représente la notion de « coût du travail », atteste de ce conditionnement où tout se passe comme si le « travailleur » devait en permanence se sentir possiblement de trop. On ne saurait mieux exercer de pression pour procéder à son exploitation.

Changer d’ère

En vertu de la Proposition 2, la gauche (radicale) vise un changement de structure. Il s’agit de redistribuer les éléments de la situation, en les délivrant de l’hyperconcentration dont ils font l’objet dans les mains de la spéculation financière. Autrement dit, les moyens de production destinés à ce que la communauté juge comme essentiel — de manière démocratique donc (et révisable), en vertu de la Proposition 1 —, doivent s’instituer en communs.

Si les communs (formés par une communauté qui se dote de moyens de production employés démocratiquement) se départissent de la propriété privée, ils ne répondent pas non plus à une logique étatiste. Les communs se situent précisément, dans notre histoire, entre l’État (qui aurait peut-être à garantir leurs conditions) et le privé (où le droit de propriété se trouverait de fait maintenu dans une certaine mesure). Puisque l’organisation des communs n’est pas, par définition, prédéfinie et que toute institution court le risque de son aliénation, il faut insister : la transformation de la société est pensée par la gauche (radicale) comme indéfiniment vivante.

C’est en ce sens précis que le désir utopique se comprend : la fraternité ne peut jamais s’estimer accomplie.

Contre la démagogie de droite et/ou du Centre, il convient également de préciser que le combat à gauche ne se fait pas au détriment des PME et des petits indépendants. Ceux-ci souffrent également des hyperconcentrations du capital. L’entre-deux où se jouent les communs n’exclut pas (à leur marge) l’initiative qui se veut « privée » mais nourrit un service de proximité. Les PME et petits indépendants pourraient ainsi bénéficier de banques instituées en communs. Par contre, la gauche (radicale) s’élève contre le « lien de subordination » où se corrompt l’autorité de l’employeur.

Refaçonner l’économie

Affirmer que la gauche (radicale), au nom de l’humain, s’opposerait à la dimension économique, est un pur non-sens. Absolue misère de la pensée dominante en vérité : croire et faire croire que le refus du capitalisme est une négation de l’économie. La rhétorique du Centre ne paraît audible que dans la mesure où l’économie capitaliste s’est imposée comme l’unique modèle, allant jusqu’à produire, à travers le « capital humain », la perception que les individus se font d’eux-mêmes et des autres. Mais pour continuer à s’apprécier, le capitalisme a besoin de travailler à nier les alternatives, fussent-elles fantasmées.

En d’autres termes, le projet de la gauche (radicale) demeure l’émancipation des hommes et des femmes en une reconfiguration de la situation socio-économique. Le travail ne représente pas, pour nous, on ne sait quelle valeur, mais doit constituer une pratique démocratique par quoi nous nous reconnaissons concrètement les uns les autres.

Jean-Sébastien PHILIPPART

Philosophe, professeur dans l'enseignement supérieur


En débattre ?

Si la polémique est bien entendue admise et même encouragée, nous vous demandons de rester courtois, de ne pas recourir à l'injure et de rester dans le cadre du sujet. La rédaction se réserve le droit de supprimer un commentaire qui ne respecterait pas ces règles.

Une contribution pour "Non, la gauche ne place pas l’humain avant l’économie"

  • Les partis peuplant “l’hyper” ou “l’extrême” centre, que j’estime superfétatoire de citer : d’abord je les perçois très largement plus proche de la droite et de son extrême que de la gauche, parlant de celle qu’on appelle “radicale”. C’est déjà un monde en soi qu’il faille redéfinir ce qu’est la “gauche” afin de ne pas la confondre avec une antique étiquette historique, ceux-là qui ne font plus que proposer un surplus d’antalgique ou une noisette de vaseline en plus pour faire passer la pilule incontournable, le gourdin inévitable… Je trouve qu’ils ont aussi ces très opportunes capacités de “souplesse” et “flexibilité” qui leur permet de participer à n’importe quel type de coalition, surtout si la majorité est de droite mais sinon pas de problème, il suffit d’adapter le discours. Et donc toujours cette ineffable gourgandine nommée “Tina”, dotée des facultés du caméléon qui feint de renouveler sans cesse son apparence mais reflète fidèlement son contexte quel qu’il soit… A ce point que celle-ci séduit toujours autant l’électeur éveillé bien éclairé et conscientisé, car sinon comment expliquer que Tina soit à ce point inusable ? (TINA : There Is No Alternative) – Grand merci pour ce super site, très cordialement Michel

Apportez votre contribution au débat

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *