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Actualité(s) et persistance de l’utopie

Jean-Sébastien PHILIPPART

Sans surprise, la crise sociale a doublé la crise sanitaire. Les crises se suivent et le sentiment que rien de décisif n’a vraiment eu lieu domine. La fièvre du « monde d’après » est déjà retombée.
Place au redéploiement des mesures structurantes. Et pourtant… À l’écart d’un retour désolant à l’ordinaire, provoqués par de réelles échappées au cœur de ce qui s’est passé, d’autres lectures et récits, d’autres pratiques donc, demeurent possibles.

« Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde. » On connaît l’apocryphe camusien, mais l’attention devrait redoubler en se portant sur la réception des mots eux-mêmes : il arrive que le bien nommé soit mal compris et ajoute ainsi aux malheurs du monde. Nous voulons parler de l’« utopie ».
Le terme est généralement méprisé. Dans l’imaginaire usuel, il désigne ou bien la naïveté d’un idéal distrayant et privé, par principe, de tout moyen ; ou bien la pureté d’un modèle dont l’application aurait fait les preuves de son inhumanité (on songe à la « générosité » communiste retournée en terreur).
Or un tel mépris finit par s’abattre sur le désir d’émancipation lui-même, jugé suspect dans un rappel à l’ordre – celui de la « réalité », frappée au coin du bon sens et de la sobriété. Réduite à l’état chimérique, monstrueux ou pas, l’utopie sert de faire valoir à l’imaginaire dominant – le réalisme.

Réhabiliter l’utopie

Toutefois, contre cet usage répété, certaines œuvres ont tracé comme des lignes de fuites, au long desquelles le beau mot d’« utopie » a pu libérer sa résonnance, c’est-à-dire transformer l’écoute qu’il suscite. Nous pensons notamment à Miguel Abensour, disparu il y a quelques années ; l’infatigable philosophe continue ici de nous inspirer.
Au-delà de ses aventures et des mythes où elle périt, il faudrait prendre l’utopie à la lettre pour en saisir l’esprit. L’utopie, c’est le non-lieu, c’est-à-dire, insiste Abensour, « l’écart absolu »1.
Passons d’abord, un instant, par l’emphase « métaphysique » de l’expression. Écart « absolu » : écart absolument irréductible, écart qui n’a jamais été le produit de quelque chose ; écart sans origine, qui ne s’est jamais produit à un moment donné ; écart depuis toujours et à jamais écart. Écart éternel – mais de telle sorte qu’il y ait du temps, au sens d’un devenir ouvert. Écart salutaire ou « messianique » grâce auquel l’avenir n’est jamais le simple prolongement du passé. Écart entre le passé et l’avenir où peut passer la fraîcheur d’un présent.
La réflexion demeurerait spéculative si l’écart utopique ne se signalait pas quelque part. Or pour Abensour, depuis 1848, contre l’autoritarisme et le scientisme marxistes (mais pas marxiens), « un nouvel esprit utopique »2 s’est attaché au mouvement démocratique.
Cette tradition utopique est foisonnante mais nous pourrions, dans le sillage phénoménologique de Claude Lefort, compagnon de route (jusqu’à un certain point) de Abensour, apercevoir l’écart essentiel, dans le champ socio-politique de la démocratie, entre l’instituant et l’institué. Plus précisément, pour répondre à ce qui réhabilite l’utopie, il s’agirait de comprendre, d’une part, que la spécificité de la démocratie consiste à assumer l’écart entre l’instituant et l’institué ; d’autre part, que l’écart en question renvoie à l’écart absolu ou utopique. Démocratie et utopie ne se confondent pas mais s’enchevêtrent intimement.

Lire aussi : Anne Staquet “Utopie et formation de l’imaginaire politique” (Politique, n°96, septembre 2016)

L’écart démocratique et mauvaises habitudes

L’écart démocratique entre l’instituant et l’institué signifie que la multitude (le dêmos), comme puissance instituante, déborde, de fait et de droit, les institutions en tant qu’instituées. Autrement dit, que le temps démocratique n’est pas le déroulement d’un programme, mais celui de l’invention toujours possible. La conscience démocratique constitue ainsi l’épreuve du temps, l’épreuve que rien n’est jamais définitif et qu’à ce titre, animée par la reconnaissance des conflits, elle se tient toujours en avant d’elle-même et contre l’illusion de l’ordre établi par les institutions. Dans tous ces écarts — écart d’une conscience qui ne peut pas être satisfaite d’elle-même et tient en respect l’État qui croit pouvoir la représenter —, perce l’utopie où s’alimente, pour le dire positivement, la possibilité permanente du renouvellement social.
Mais, à la faveur des habitudes et des forces réactionnaires qui menacent toujours, la puissance instituante (le dêmos) est susceptible de s’évanouir dans la virtualité. La démocratie ne s’entend plus alors que comme une forme de régime, une façon pour l’État de gérer les choses. Aussi, dans cette déchéance du mouvement démocratique en État démocratique, l’« écart » entre l’instituant et l’institué ne se signale plus que dans les clivages de la névrose et de la perversion socio-politiques. Névrose obsessionnelle des individus s’épuisant à vouloir se conformer à leurs rôles. Hystérie des individus surjouant les rôles auxquels ils ne croient pas. Ou bien encore, perversion des individus cherchant à prendre les autres à leur propre jeu.
Pour déchirer la trame et le voile du théâtre socio-politique, il faut l’événement. Ce que fut précisément le surgissement de la pandémie dans nos sociétés. Frappés par l’événement, les repères institutionnels « se révèlent inopérants, relevant d’une ère révolue »3. Frappées par la pandémie, nombre de nos institutions ont de la sorte pâli, vacillé ; elles n’ont pas disparu mais ont révélé quelque impuissance, pour ne pas dire une impuissance certaine.

L’événement, source d’effroi ou d’exaltation

Le recul des institutions ne signifie pas, naturellement, l’ouverture automatique d’un espace de liberté.
La menace de la pandémie, appuyée par la défaite institutionnelle, a saisi d’effroi.
L’État démocratique, pris de panique, a basculé dans le règne de l’expertise, déchaînant les processus de normalisation (au sens de Michel Foucault). Le rituel morbide, réglé quotidiennement, où s’affichaient les statistiques, desquelles se dégageait le terrible signifiant de « surmortalité », impressionnait suffisamment les individus pour les disposer à la conformation aux normes de conduites. Mais le complexe scientifico-juridique, – tel que la norme biologique produit d’elle-même une discipline et un contrôle socio-politiques –, en cherchant à répondre à la menace, entretenait du même coup l’effroi. En assujettissant les individus aux mécanismes vitaux, la biopolitique abandonnait la vie psychique à sa propre désolation.
En un sens contraire, l’événement planétaire, par quoi l’on perdait pied, a provoqué une autre passion triste : l’exaltation, dans l’envolée de laquelle le sentiment est comme possédé par soi-même.
Exaltation d’une bourgeoisie et d’une petite bourgeoisie se rêvant déjà dans un monde écoresponsable, sans le bruit des moteurs à combustion, où se prélasser indéfiniment entre soi, absorbé par le retour en ville du chant des oiseaux.
Mais exaltation aussi de ces épigones de Foucault, empruntant, de manière moins subtile, le regard panoptique du maître à penser. Nos pseudo-foucaldiens se sont ainsi empressés de voir, dans la crise sanitaire, le spectacle écrasant du pouvoir libérant son essence : une machination fabriquant la peur de toutes pièces et de toutes parts, à destination d’un état d’exception permanent.
Étrange vision déclamatoire qui a cru saisir dans l’événement le triomphe de la puissance étatique, plutôt que les conséquences désastreuses d’un néolibéralisme dont la politique consiste, depuis trente-cinq ans, à tout mesurer à l’aune de l’efficience marchande.

L’événement, source de pratiques démocratiques

Cependant, à distance de l’effroi et de l’exaltation, à distance de la rigidité du confinement qui s’abattait sur nous tous de façon très inégale, des hommes et des femmes ont su produire d’autres arrangements.
Déjà, par un renversement inouï de l’ordre établi, arrachés à leur invisibilité, les « derniers », que l’on a appelé tendrement les « petites mains », devenaient, selon l’heureuse expression, les « premiers de corvée ». Tout se passait comme si l’essentiel, – le service aux autres, communément ignoré dans une foule de tâches commandées par le travail abstrait –, reprenait vie en passant par des visages.
En Belgique, en France et ailleurs, que ce soit dans la fonction publique, dans les entreprises ou le monde associatif, en métropole comme en périphérie, une multitude d’initiatives prenaient en main l’organisation du travail, de l’aide et de la sécurité4.
Le milieu hospitalier en faisait une démonstration particulièrement éclatante. «  Face à l’impéritie gouvernementale, [les personnels soignants] ont, établissement par établissement, réinventé l’hôpital, doublé les lits de réanimation, réorganisé les services et les fonctions, mis en place des réseaux de coopération. Beaucoup disent avoir retrouvé ‘‘le sens de leur métier’’, la puissance des collectifs, le plaisir de l’auto-organisation, la liberté d’initiative et de la responsabilité qui l’accompagnent. »5

Dans ce foisonnement démocratique où se sont esquissées, non sans douleurs, toutes sortes d’expériences du social-en-train-de-se-faire, à l’écart des prétendus pouvoirs et savoirs institutionnalisés, nous pouvons dire que le rapport à l’utopie a fonctionné.

Lire aussi : Mateo Alaluf “Utopie réaliste” (Politique, n°96, septembre 2016)

Nouvelles perspectives

Certes la parenthèse est déjà fermée. Les chantres du « monde d’après » ont la gueule de bois.
L’imaginaire du réalisme a repris ses marques, retombant sur ses griffes, plus dur que jamais. Le monde est gros d’ajustements. Le ressort capitaliste — le chantage à l’emploi — s’en tire renforcé. On ballotte les travailleurs entre baisse des salaires et licenciements. L’austérité se grise d’elle-même : elle n’en demandait pas tant.
Mais les pratiques démocratiques ainsi passagères, parce qu’elles composent dans l’instant et ne laissent pas, à cet égard, quelque chose s’accumuler derrière elles, retenu sous la forme d’un capital, ces pratiques de l’instant, donc, sont susceptibles de ne pas laisser qu’un vague souvenir.

En réalisant ce qu’elles réalisent, c’est-à-dire en effectuant leur propre chemin, les pratiques démocratiques n’accomplissent jamais tout le potentiel qui s’offre à elles. Sensibles aux abîmes de l’utopie, à l’absence de pouvoir et savoir de souverains, elles plongent à chaque moment dans une inépuisable réserve, d’où peuvent surgir les possibilités de l’inédit, qu’elles tenteront précisément de saisir au vol.
C’est dire que se rappeler, après coup, des expériences démocratiques, c’est se rapporter, au-delà du souvenir, à quelque chose de foncièrement inachevé. Mais « inachevé » au sens où quelque chose en elles demande à être repris, réapproprié d’une autre façon, dans de nouvelles circonstances, sans que le résultat soit attendu. Autrement dit, au sens où quelque chose dans ce qui s’est passé est encore porteur d’avenir.
Répondre à l’esprit démocratique, ce serait donc, encore, alimenter la rumeur de ces récits qui viennent parasiter le storytelling inchangé (sous la rhétorique de la flexibilité) du réalisme néolibéral : there is no alternative. Ce serait alimenter une mémoire où l’espoir se soulèverait au contact des expériences passées. Un espoir nourri et porté par les exigences et les promesses en jachère dans les traces du passé, et qui se soulèverait, du fait même de son besoin d’évasion, du fait même de son désir utopique, contre les évidences du présent. « Ce mouvement au-delà [i.e. l’espoir] fait de l’inadéquat, de ce qui laisse insatisfait, une barrière et non une habitude qui va de soi et acceptée comme telle. Une barrière, donc un obstacle à franchir, à transgresser… »6
Cette mémoire en acte, la mémoire de l’utopie, qu’on se le dise, sème le trouble et fait événement à sa façon. Quand elle surgit, l’intimidation qu’exercent le pouvoir et le savoir en place est passible de vaciller. Le pan du réalisme se lézarde, un peu plus — qui sait ? La persistance de l’utopie s’y fait jour, à nouveau.

  1. Miguel Abensour, « Utopie et démocratie », in Raison présente, n°121, 1997, p. 32.
  2. Ibid., p. 31
  3. M. Abensour citant Marc Richir, in « Utopie : futur et/ou altérité ? », in L’oeuvre du phénomène, Mélanges de philosophie offerts à Marc Richir, Bruxelles, Ousia, 2009, p. 239.
  4. Cf. François Bonnet, « Les mutations très politiques de la société française », in Mediapart, 16 mai 2020
  5. Ibid.
  6. M. Abensour, Op. cit., pp. 222 et 223.

Jean-Sébastien PHILIPPART

Philosophe, professeur dans l'enseignement supérieur


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