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Hommage à Pierre Ansay, philosophe à vélo

Rédaction

C’est avec une infinie tristesse que nous avons appris la disparition de Pierre Ansay, ce lundi 3 octobre, le jour même où il nous a fait une nouvelle fois l’honneur et le plaisir de nous retrouver pour causer politique, tel un au revoir avant de rejoindre son idole et ami philosophique de toujours, Baruch Spinoza.

« La crise apocalyptique que nous vivons et endurons, qui conduira à l’effondrement et à la prise de pouvoir par des gouvernements très autoritaires – nous dansons sur un volcan – ne s’accompagne pas d’une critique de la culture mais au contraire la culture est un agent extrêmement puissant de conformité globale. On conteste dans les manifs mais on vit comme il est prescrit. » Il y a moins d’un mois, dans une note stratégique charpentée, dont il avait le secret, à destination du collectif éditorial de Politique, Pierre proposait à la revue de traiter de la défaite de la gauche dans la bataille pour l’hégémonie culturelle, car « sans guerre culturelle, sans batailles sur l’enjeu de l’hégémonie, nous n’en sortirons pas. »

Derrière l’infatigable éducateur philosophique, le conteur humaniste malicieux, le joyeux permanent des bons mots, la douce présence pleine d’ouverture et de bienveillance, se dissimulait aussi – avant tout ! – un penseur anarchisant, lucide et férocement anticapitaliste. Si le sort des damné·es, exploité·es, opprimé·es et autres marginalisé·es commandait sa vision politique, il fuyait l’eschatologie révolutionnaire (l’histoire, pas si vieille, montre « qu’il y a du sang » entre gens de gauche, rappelait-il récemment) et méprisait la doxa catholique. Deux repoussoirs qui alimentaient régulièrement ses punchlines et autres digressions (appelées aussi « Pierrades » chez nous), hantises de secrétaire de rédaction.

Longtemps titulaire de la rubrique « Une Œuvre » de Politique – qu’il rejoignit par la plume en octobre 2007 (n° 51) et un (premier) article sur Axel Honneth et les « politiques de reconnaissance » – pour laquelle il chroniquait, avec passion et pédagogie, des auteur·es politiques pointu·es – il s’intéressait, fait rare, aux femmes philosophes en général et aux philosophes écoféministes en particulier –, le diplomate, à la scène comme à la ville, nous laisse pas moins d’une cinquantaine d’articles (il en avait toujours trois en stock, bonheur de rédac’chef), faisant de lui l’un·e des auteur·es les plus prolifiques – et influent·es ? – de la revue. Un des piliers sans aucun doute. Il copilotait d’ailleurs le dossier Mobilité de ce numéro, dans lequel on peut relire, avec nostalgie, sa plume posthume.

« La plupart des livres que j’ai écrit manifestent [un] souci pédagogique, mais pour quel public ? Ma relative certitude est que ce que j’écris est moins compliqué et plus accessible que ce que je lis et essaie de comprendre. L’auteur doit faire un chemin (à la fois vers des non-familiers du sujet sur lequel il écrit, et vers d’autres générations). »

On sortait rarement indemne d’une lecture ansayenne. D’accord ou pas d’accord, sa plume arrachait des sourires complices (et/ou des haussements de sourcils), éveillait une soudaine pensée profonde ou ravivait la flamme progressiste parfois réduite par nos « assemblées générales annuelles béni-oui-oui ». Il parait même que certain·es abonné·es gardaient minutieusement « l’Ansay », ses fulgurances langagières et ses néologismes, pour leur lecture de chevet. Cerveau au grand cœur, penseur de et à la marge, érudit à hauteur d’hommes, de femmes et d’enfants : quand il ne pensait pas, Pierre lisait, quand il ne lisait pas, il écrivait, et quand il n’écrivait pas, il transmettait.

À ses orphelin·es dont nous sommes – au premier rang desquel·les les membres de sa famille auxquel·les nous pensons profondément et transmettons toute notre affection – Pierre le sage, l’humble, le bon, le pétillant à la joie de vivre si communicative et nécessaire, notamment dans les milieux militants, dirait sans doute aujourd’hui : « Que votre vie soit bonne ! ». Dans un de ses derniers mails, il écrivait : « Soyons fiers de cette revue et de ce qu’il s’écrit » et juste avant son départ, il nous envoyait encore un « Salut ! ». Salut l’ami, à toujours dans nos têtes et nos cœurs !

La rédaction


Bibliographie sélective :

  • La philosophie communautarienne américaine, Couleur Livres, 2022. (La préface de ce livre, signée Henri Goldman, est en ligne.)
  • Le cœur de Spinoza : vivre sans haine, Couleur livres, 2020.
  • Nouveaux penseurs de la gauche américaine, Couleur livres, 2011.
  • Le désir automobile, CFC, 1997.
  • Le capitalisme dans la vie quotidienne, Vie ouvrière, 1994.
  • Penser la ville, Archives d’architecture moderne, 1989 (avec René Schoonbrodt).

Son œuvre, prolifique, dans Politique restera dans nos mémoires :

La toute grande majorité de ses articles est disponible en ligne : https://www.revuepolitique.be/auteur/pansay/.

Déjà paru, rien qu’en 2022…

Et encore à venir…

  • Introduction philosophique basée sur les « quatre mobilités » de Michael Walzer (n° 121)
  • Une recension des œuvres de Matthew Crawford (n°121) et Ayn Rand (2023)
  • « De la dimension dystopique au goulag » (2023)

Rédaction

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